Texte mis au propre le samedi 10 octobre 2026, quelques heures avant d’assister au mariage de N, près d’Avignon. Je pensais y aller les mains vides – mon côté minimaliste contre la société de consommation –, puis une idée de cadeau symbolique m’est vennue. J’ai rencontré N à Mashhad en Iran, en avril 2015, lorsque j’ai accompagné Didier Pittet pour visiter des hôpitaux et participer à un congrès médical où la version en farsi du Geste qui sauve a été distribuée aux participants. N, alors jeune étudiante en médecine, était mon interprète. Je ne savais pas que notre rencontre changerait sa vie. Durant ce voyage, j’ai pris quelques notes.
Dimanche 12, Istanbul
Coincé dans l’aéroport pour cinq heures. Un mall à l’américaine avec les mêmes boutiques que dans n’importe quelle rue chic de n’importe quelle ville. D’une tristesse terrifiante.
Avec mon billet éco, impossible de suivre Didier dans le lounge VIP. Il n’a droit qu’à un invité : Géraldine l’accompagne. Elle filme Didier pour un 52 minutes. Avec Walter, le second médecin de la mission, je m’installe en terrasse du Greenport face au duty free. On parle du monde. Didier finit par trouver une combine pour nous faire entrer dans son ghetto. Je n’avais pas mis les pieds dans un tel bouge depuis vingt ans : un gigantesque espace sur deux niveaux avec baies vitrées ouvertes sur un parking, une autoroute, la ville au loin. Des voyageurs affalés. La société des ultrariches se vautre sans complexe.
Des jeux vidéo géants, des Macs partout, des piles de gâteaux, de boissons, de quoi se déchirer, se péter le foie. Je mange trop, parce que rien d’autre à faire. Mon seul refuge : les mots, mais j’ai déjà écrit une de mes minutes sur une des petites tables du Greenport, et plus d’envie, tant ce qui défile me terrorise. Se vouloir privilégié, en être fier, résume la condition humaine.

Dimanche 12, vol pour Mashhad
Je suis assis, côté allée centrale, près d’un couple assez âgé. Ils ne parlent pratiquement pas anglais, mais ils me sourient avec une gentillesse infinie, accentuée par l’angoisse assez commune en avion de s’imaginer vivre ses dernières minutes.
On devrait s’inquiéter plus souvent. L’humanité serait plus paisible. Penser au pot de fleurs qui peut nous tomber sur la tête ou à la voiture d’un ivrogne qui risque de nous percuter. Probabilité bien plus élevée que de décéder d’un crash et qui, conscientisée, nous pousserait à mener des vies plus respectueuses des autres, le mourant étant souvent respectueux et plein de compassion.
Presque aucune femme ne porte le voile, et surtout pas les hôtesses de Turkish Airline. De l’autre côté de l’allée centrale, une Française avec son fils. Elle m’explique qu’elle vient chaque année passer les vacances de Pâques en Iran. « Un pays magnifique. »
Dès que nous attaquons la descente, les femmes se voilent, le plus souvent avec des foulards de couleur qui libèrent la moitié des cheveux, en signe évident de défi. Plus les femmes sont jeunes, plus elles reculent le voile.
Lundi 13, Mashhad
Quand nous débarquons à deux heures du matin, mes voisins m’invitent chez eux. Je ne doute pas un instant de leur réel désir de partager un thé, mais nous sommes vite séparés. Dès le tarmac, on nous conduit Didier, Walter, Géraldine et moi vers un lounge VIP où nous attendons nos bagages et nos visas. Attente inutilement longue. Je suppose que les non-VIP ont quitté l’aéroport depuis longtemps.
Assam, l’ami de Didier et l’organisateur du voyage, nous rejoint. Nous discutons du programme des jours à venir. Une connexion Wifi est dispo. Facebook et Twitter sont bloqués. Mais mon HootSuite, déjà préchargé dans mon navigateur, se joue avec facilité de la censure. Je poste et lis mes messages sans problème. Pas même besoin d’un proxy.
Enfin, un taxi nous emporte dans la nuit vers l’hôtel. Tous les cent mètres, un dos d’âne me casse le dos. Nous remontons une longue avenue rectiligne illuminée par des boules colorées et des espèces d’arbres de Noël.
Nous bifurquons sur une avenue perpendiculaire. Ainsi de suite. J’ai l’impression qu’on remonte un labyrinthe avant d’arriver à l’hôtel Homa. Nouvelle attente inexplicable. On nous confisque nos passeports. Ce n’est pas avant 4h30 que nous entrons dans nos chambres, des appartements où on pourrait loger une famille nombreuse.
Je lis quelques lignes avant de m’endormir. Le téléphone me fait sursauter. Le concierge veut me proposer le code du Wifi, code qu’il n’a pas voulu me donner au départ. Je suppose qu’un code est associé à chaque chambre, puis lié au passeport. Je lui réponds simplement que je veux dormir.
Le soleil me réveille à sept heures, à moins que ce ne soit le tumulte du trafic. J’ai l’impression d’être au bord d’une autoroute. Je réussis à m’assoupir une paire d’heures de plus.
Avant notre départ pour le premier hôpital, on nous change de chambre. Les suites VIP. Plus petites que les précédentes, mais plus confortables, et surtout orientées vers un square et le squelette orange d’un immeuble en construction, le Mashhad Mall dont j’apprends plus tard qu’il sera bientôt le plus grand centre commercial du Moyen-Orient.
Nous voilà dans un taxi qui nous conduit vers Imam Reza Hospital, une série de bâtiments aux toits rouges construits dans les années 1930 par les Allemands.
Conférence de presse. Je n’avais pas prévu ça. Une vingtaine de journalistes. La version farsi de mon livre sur les tables. Didier qui raconte comment l’Iran est exemplaire pour l’hygiène des mains.
Je dis quelques mots. J’explique rapidement l’open source, la société du don, l’économie de paix. Je ne peux m’empêcher de fanfaronner en disant que je suis un activiste politique favorable au partage parce qu’il entraîne la paix. Lors du déjeuner, notre traducteur me fait remarquer qu’il a traduit « activiste politique » par « activiste social ». Et qu’il vaut mieux que je parle en ces termes à l’avenir.
Je me tiens à l’écart des chambres des malades. J’échange quelques mots avec des étudiants en médecine. Chaque corps en souffrance entrevu me fait souffrir. Après le déjeuner, je refuse de visiter les urgences. On m’installe dans un bureau où je peux vider ma tête de mes premières impressions.
L’air dehors est estival. Les allées entre les immeubles de l’hôpital sont plantées de platanes aux troncs peints en turquoise, sans doute un insecticide. Notre traducteur ne sait rien de cette pratique. Étrange. Depuis l’aéroport, tous les troncs sont barbouillés et ça n’éveille la curiosité de personne. Mon grand-père maternel m’a expliqué que les bandes blanches poussaient les fourmis à faire demi-tour. Il doit s’agir de quelque chose du même ordre.
Nous reprenons la voiture. Nouvel hôpital spécialisé dans les transplantations. Je reste dehors. On me sert des gâteaux, des fruits. Avenues plantées d’acacias. Grands panneaux publicitaires. Merveilleuse typographie. Ça klaxonne. Ça roule entre les files. Ça se dispute le moindre millimètre de bitume. C’est sport.
Je ne m’attendais à rien en venant ici, mais surtout pas à découvrir un pays aussi actif, aussi riche, aussi dynamique, avec des centaines de grues au-dessus des toits. Tout est net, ordonné, pas un papier abandonné dans les bas-côtés. Je ne suis pas chez moi, sans que la distance soit vertigineuse. Le monde s’aplatit à sa base en même temps que les élites s’en éloignent toujours plus.
Nous reprenons le chemin de l’hôtel. Didier nous apprend qu’en Iran 70 % des accouchements s’effectuent par césarienne, pour que les femmes gardent le ventre plat, pour que leurs maris puissent les rebaisser plus vite, mais les choses changent. Un programme tente de faire baisser ce pourcentage de dix points tous les six mois. Le voile n’est qu’un combat parmi beaucoup d’autres, comme le répète Géraldine. Il ne suffirait pas de faire tomber cet épouvantail pour révolutionner la vie des femmes. Sa chute ne doit être que la célébration d’une victoire plus large et plus définitive.
À peine arrivés à l’hôtel, nous repartons vers un restaurant sur Sajab Boulevard. Rue animée. Les Champs-Élysées de Mashhad avec pas mal d’enseignes internationales, les mêmes que dans les aéroports, les mêmes que partout. Je n’ai pas réussi à m’échapper en cette première journée iranienne. Point de génie du lieu en vue. Des gens adorables, je devrais m’en satisfaire. Mais je devine une dissonance, comme si quelque chose ne collait pas.
Je suis incapable de détourner le regard des femmes : avec leur voile elles appartenaient à une espèce inconnue, un rien mystérieuse. Ce soir, les plus jeunes ont tendance à laisser le voile tomber sur leur cou. Je sens que ce pays est entre leurs mains. Le machisme n’est qu’une façade en train de s’effriter. Dans les hôpitaux, j’ai vu des femmes autoritaires, dominantes. Elles dirigent ce pays dans le plus grand secret.
Nous regagnons l’hôtel à pied, remontons la rue commerçante, longeons le gigantesque chantier orange du futur plus grand centre commercial du Moyen-Orient. Les Iraniens aspirent à ce qu’il y a de pire dans l’Occident.
B et P, un couple de jeunes étudiants en médecine, nous accompagnent jusqu’à l’hôtel. Ils se touchent de temps à autre. On m’explique qu’ils sont mariés. B porte une belle barbe taillée à la mode hipster, style Ryan Gosling. P, avec ses talons et son jean slim, est une bombe atomique, et son voile ne cache rien de son merveilleux chignon.
En chemin, j’explique à B comment je vais sur Facebook et Twitter avec Hootsuite. Il me dit qu’ils ont une appli sur leur téléphone pour contourner le filtrage. Tous les Iraniens ont un compte sur les principaux réseaux.
Au moment de nous séparer, je serre la main de B, Géraldine de P. Surprise, B tend la main vers Géraldine. P vers moi. Nous n’étions pas censés nous toucher entre sexes d’après le protocole officiel. Nous montrons notre surprise. « Nous sommes des gens normaux », nous lance P d’un air amusé.





Mardi 14, Mashhad
De l’hôtel Homa, taxi vers l’hôtel Pardisan où se déroule le congrès et où je n’ai rien à faire en cette première journée. Je croise nos amis de la veille. P porte des escarpins, un nouveau jean slim, un foulard coloré presque jeté en arrière. « Very hot. » Le foulard ne cache rien de sa féminité explosive. Son jeune mari me présente N, une grande fille magnifique, également étudiante en médecine, également en jean, mais plus cool, plus sensuelle, malgré son foulard noir. Elle sera mon interprète.
Je m’installe avec elle dans un des salons. Elle me dit que c’est la première fois qu’elle rencontre un écrivain. La conversation est lancée. Elle me demande ce que j’aime en Iran. « Les femmes, parce que le voile vous rend différentes, et ça pose beaucoup de questions. » Elle m’avoue très vite que ne pas sentir le vent dans ses cheveux est une souffrance. « J’ai les cheveux très longs, jusqu’au bas du dos. Je suis obligée de les enrouler pour les cacher. »
Son voile dessine une sorte de protubérance à l’arrière de son crâne, façon pharaon extraterrestre. Elle m’explique que les intégristes portent l’habit noir. Elle les désigne autour de nous, avec une grimace de mépris. Les femmes qui portent des voiles plus légers, voire colorés, indiquent leur refus de la loi religieuse. « J’ai envie de fuir très loin. La plupart des étudiants en médecine sont en noir, c’est affreux. Je ne partage rien avec eux. » Son désir de liberté est gigantesque. Sa vitalité débordante.
Elle exprime sa solitude. « Je ne partage rien avec personne. Je réfléchis trop. Chaque fois que tu dois parler ici, que tu dois faire un geste, tu dois en mesurer les conséquences. Je ne m’arrête pas de penser, de faire des si alors sinon… Je ne m’arrête jamais, c’est épuisant. » Elle éclate de rire. Un rire triste.
Elle a un besoin extraordinaire de prendre l’air, de parler pour se soulager, parce qu’elle sait qu’elle peut le faire avec moi. Je lui propose d’aller dehors. Nous nous installons au soleil sur un banc. Elle se livre davantage. Me parle en même temps de son désir d’avoir des enfants et de son besoin contradictoire d’être indépendante. « Il suffirait que j’aie des enfants pour rester attachée à cette terre. »
Le dilemme de la femme occidentale, entre familles est carrière, est ici amplifié, presque à la vie, à la mort. N me parle sans crainte, sans se soucier de savoir si je suis un espion au service du régime.
Elle fait médecine, parce que c’est sa meilleure chance de quitter le pays, au moins quelque temps. « Mon truc, c’est la BD. » Elle envoie souvent des dessins à un magazine anglais qui les publie. « Je ne sais pas si je suis artiste. Quelque chose m’empêche de passer la limite. »
Je suis curieux de cette histoire de voile. « C’est juste pour dehors. En famille, entre amis, on ne le porte jamais. » Dans les soirées, les filles s’habillent à l’occidentale et l’alcool coule à flots. Je lui dis que je ne bois jamais. Elle non plus, parce qu’elle n’aime pas le goût de l’alcool, mais pas parce que c’est interdit.
Une sorte de grande hypocrisie se révèle. Un masque derrière lequel les femmes vivent en Iran. N finit par le briser. Sur son smartphone, elle me montre des photos d’elle, avec ses grands cheveux dénoués. Elle est très sexy sur les clichés pris à Istanbul, où elle a voyagé seule. « Mes parents ont cru devenir fous, mais je ne leur ai pas laissé le choix. » Les Iraniens n’ont pas besoin de visa pour visiter en Turquie.
Tous les étudiants croisés ont la même soif d’exotisme. Ceux en tenue noire ne s’approchent pas de moi. S, une copine de N, et un de leurs amis nous rejoignent. Nous parlons de littérature, de nos auteurs favoris, puis de films. Je leur dis combien j’admire Abbas Kiarostami. Elles me parlent des séries qu’elles regardent. Elles ont tout vu, plus que moi, rien ne leur échappe. « On télécharge. » Voilà leurs désirs sans cesse éveillés, stimulés, même si ce n’est pas pour ce que l’Occident a de mieux à offrir.
En milieu d’après-midi, je quitte N et ses amis. Le frère d’Assam m’amène avec Géraldine au centre de Mashhad, au sanctuaire d’Imam Reza, le cœur saint de la ville, le troisième lieu saint de l’Islam après la Mecque et Médine, où accourent vingt millions de pèlerins chaque année.
Je photographie par devoir, comme pour témoigner. Isa me dit « Tes photos sont horribles. Quand est-ce que tu trouves quelque chose dans ce pays ? » J’ai trouvé les Iraniens.
J’entre dans le sanctuaire, mais Géraldine et Laurent, qui vient de la rejoindre depuis Genève, ne peuvent entrer à cause de leur caméra. Nous ressortons donc. Nous demandons à notre guide quelque chose d’authentique. Il nous conduit dans un bar où on sert la spécialité locale, une sorte de mix entre milk-shake et frappé, parfum coco ou banane. Excellent. Le lieu comme les boissons. Enfin un endroit qui paraît réel.
Le soir, nous quittons la ville pour nous élever en montagne. Nous nous arrêtons dans une sorte de guinguette. Un grand bâtiment percé d’immenses fenêtres entoure une cour avec des bassins. Dans la salle principale, de grandes tables ont été dressées pour les participants au congrès.
La soirée commence par un concert de musique traditionnelle. Les spectateurs sont sidérés, autant que nous, les rares étrangers. Quand je quitte le lieu, après avoir mangé une brochette avec six côtelettes d’agneau, les étudiants me demandent si j’ai apprécié la musique. Je ne mens pas en disant que c’était émouvant. « Et vous, vous avez aimé ? » Ils me racontent qu’ils n’avaient pas écouté de musique live depuis cinq ans. C’est interdit par les mollahs. Ils critiquent à mots couverts, disant que la musique rapproche de Dieu plus qu’elle n’en éloigne. « Mais c’est eux qui fixent les règles. » Je ne peux m’empêcher de leur dire que les règles sont faites pour être dépassées. Ils se contentent de rire avec gêne. Je suis le roi des cons.
Ils proposent une photo de groupe. Je me retrouve à côté de S et de N. Je leur fais remarquer que les filles étaient sur la droite, les garçons tous à gauche, avec moi à la frontière entre les deux groupes. J’avais passé mon bras autour des épaules de mon voisin, lui autour des miennes. Mais je n’aurais pas osé le faire autour d’une des filles. Étrange quand chaque geste exige des calculs.
Ma remarque fait rougir les garçons, si progressistes dans leur propos, mais si prompts à répéter les clichés. Tous se rendent compte que nous aurions pu nous mélanger, surtout ce soir où de la musique live a été jouée contre la règle, mais non, ils n’ont pas pu s’empêcher d’imiter leurs pères.
Je vois un instant Didier faire un selfie avec P. Il n’ose la toucher, mais elle s’agrippe à lui. C’est la plus libérée de toutes, la plus autoritaire envers les hommes. Durant le congrès, c’est la seule étudiante à ne pas avoir porté le voile noir protocolaire. C’était une consigne des organisateurs. Elle est passée outre avec des couleurs vives.





Mercredi 15, Mashhad
Départ à 9h30 de Mashhad pour Neyshabur, une ville située à 120 kilomètres à l’ouest, de l’autre côté d’une chaîne de montagnes qui culmine à 3 000 mètres. Très vite, un peu de neige apparaît vers les sommets.
Nous nous retrouvons sur une autoroute. On n’a pas fait 50 km qu’on s’arrête devant une série de bouibouis. Pause café qui s’éternise. Boutiques où s’alignent des collections de boîtes identiques, tout le stock bien visible, peu de produits mais chacun disponible en nombre, ce qui est le propre des sociétés encore attachées au modèle des grandes séries du début de la révolution industrielle.
Dans ces détails, je lis le décalage entre l’Iran et l’Occident. Le pays est riche, propre, mais encore ancré dans un modèle productiviste.
Nous reprenons la route, longeons des montagnes rouges, couvertes d’une fine prairie, bref moment verdoyant de l’année avant l’été torride. J’ai l’impression d’être dans le Nevada aux environs de Las Vegas.
Nous faisons une nouvelle pause dans un caravansérail. Une belle structure de briques ocre à l’intérieur massacré. L’Iran ne se soucie pas d’esthétique, trop préoccupé par des problèmes plus graves, et sans l’esthétique ses problèmes ne seront jamais résolus. L’art est indispensable à la vie en société, bien plus que le religieux : l’art est la seule métaphysique universelle.
Peu après midi, nous arrivons à l’hôpital de Neyshabur, un bâtiment moderne. Je m’installe dehors, enfin livré à moi-même. J’ai souvent l’impression d’être une éponge à essorer régulièrement, sinon, une fois saturé d’images, je me ferme à la nouveauté jusqu’à ce que j’aie réussi à écrire. Il ne s’agit pas d’une pratique très exaltante de la littérature, mais d’une simple façon de croquer le temps.
Pour la première fois depuis notre arrivée en Iran, j’entends la prière chantée par un haut-parleur. Personne dans les pelouses autour de moi ne semble s’en formaliser. C’était plus impressionnant en Égypte, aussi beaucoup plus pauvres, beaucoup plus culpabilisant. Les Iraniens ne paraissent pas malheureux, ce qui ne préjuge pas de leurs souffrances.
Je me suis assis à l’ombre d’une tonnelle. Devant moi, un champ d’herbe de printemps avec des fleurs. Un désordre parfait. Je devine la perfection dans ce laisser-aller. Les routes et le béton recouvrent partout ailleurs la quintessence iranienne.
Je me sens bien face à cette verdure. Définitivement, je ne suis pas fait pour la ville, encore moins quand elle n’est qu’un dortoir puisqu’il faut bien vivre quelque part, ce qui entraîne tout un ensemble d’activités nécessaires.
Nous allons déjeuner dans un immense restaurant où nous sommes presque seuls. Puis arrivent des groupes par dizaines. Les femmes toujours voilées bien sûr, certaines avec la burqa, d’autres les yeux à peine visibles. Notre guide nous dit qu’il s’agit de pèlerins iraquiens, saoudiens, syriens… Tous les chiites déboulent à Mashhad et sa région.
Après le repas, nous traversons la ville, au rues bordées d’acacias, de tamaris, sous un beau soleil. Des murs peints. On dirait que la route nous conduit vers la mer. Après une magnifique avenue plantée de pins, nous arrivons au tombeau d’Attar, le poète mystique.
Un tel moment arrive souvent dans les voyages quand le temps s’arrête, que la lumière et le lieu entrent en résonance. Un grand jardin avec des pelouses impeccables, des arbres majestueux, des fleurs, des visiteurs paisibles. Dans les allées, des peintres avec leur chevalet, sur les traces d’un autre peintre, Kamal-ol-molk, lui-même enterré non loin d’Attar. Quelques marches descendent vers le mausolée turquoise avec au centre la tombe du poète.
Une architecture encore une fois toc, bien loin du grand art, mais la coupole posée sur sa base hexagonale est à sa place. Notre guide déclame les vers du poète. Je m’éloigne, m’assois sur les marches. Je pourrais rester là une journée entière, mais c’est déjà l’heure de rentrer vers Mashhad.
Après une brève pause à l’hôtel, nous nous rendons au centre de Mashhad. Pendant que Didier se fait filmer, j’entre dans le sanctuaire avec Walter. On tente de nous donner des livres. Walter hérite d’un coran commenté. J’esquive. Puis nous avançons dans un dédale de couloirs aux murs couverts de miroirs.
Dans une longue salle, un tapis rouge, deux hommes en robes beige, agenouillés, en transe. Je n’arrive pas à détacher mon regard d’eux. Ils sont ailleurs.
J’avance plus loin, entraîné malgré moi, je perds tout sens de l’orientation. Je me retrouve à deux mètres du tombeau de l’Imam Reza. Une immense cloche oblongue ajourée chapeaute le sarcophage. Les fidèles tendent les mains pour toucher la grille. La ferveur est extraordinaire. Les regards extatiques.
J’ai des frissons. Je n’ai jamais rien vu de semblable, surtout à Rome sur la place Saint-Pierre. Je suis aussi effrayé. Cette énergie peut soulever des montagnes comme les abattre. Je suis incapable de la trouver positive ou négative, elle est simplement excessive, surtout ainsi exprimée. Je préférerais la voir s’écouler dans l’art plutôt que seulement vers le ciel.














Jeudi 16, Mashhad
J’arrive au congrès en fin de matinée. Je retrouve N. Nous reprenons notre discussion. Nous parlons, nous parlons, surtout elle, qui refuse de me parler français, parce qu’elle ne supporte pas de commettre des fautes. C’est une perfectionniste hyperactive hyperémotive. Je suis en terrain familier. Elle me fait penser à Isa. Elles s’aimeraient toutes les deux.
Elle me raconte que la veille elle a quitté son ami. Brisé une relation platonique commencée et vécue intégralement sur le Net. Elle me dit ça avec un naturel déconcertant. Pour elle, une telle relation est tout à fait ordinaire.
À Mashhad, les jeunes ne couchent pas avant de se marier. Voilà pourquoi tant d’étudiants sont mariés. Taux de divorce dans le pays de 70 %. N a un jour reçu une offre qu’elle a déclinée. Depuis plus rien. Cette grande fille à l’intelligence trop évidente a de quoi impressionner les garçons un brin machistes. Plus facile de se lier avec elle sur le Net qu’en face à face.
Avant que je présente mon livre, Didier entraîne tous les étudiants dans une petite salle pour leur montrer des vidéos sur l’hygiène des mains. Ils bourdonnent d’énergie autour de lui. N revient me dire qu’il cherche à leur laver le cerveau : sa façon à lui de pousser les soignants à se laver les mains. Nous rigolons.
Durant le repas, après mon petit laïus, une Iranienne vient me dire que j’ai une armée en Iran pour l’économie de paix. Je donne mon mail à des dizaines de personnes. Je sens chez tous le désir de tisser des liens. Être là, à Mashhad, et partout ailleurs en même temps.
Je parle, je parle. Lors de la cérémonie de clôture, un slide renvoie tout le monde vers Facebook, un site pourtant interdit. Alors un interdit aussi ouvertement bafoué n’en est plus un. Un signe que le bouclier se craquelle.
Les musiciens de mardi soir reviennent jouer. Après le concert, nous signons des livres. Un véritable assaut. La foule quitte l’hôtel. Il ne reste plus que quelques étudiants avec nous. Didier passe un moment avec N, à lui expliquer comment gérer sa carrière. Pendant ce temps, les autres me bombardent de questions.
Ce que j’aime en Iran ? Ce qui ne ressemble pas à l’Occident ? Une envie démesurée de changement qui, en France, semble absente.
Qu’est-ce que je ferai à leur place ? Question embarrassante parce que je ne suis pas à leur place. Je leur dis juste que toute évolution doit être pacifique. Si elle est gagnée par les armes, elle porte au pouvoir des combattants, ce qui n’est jamais bon.
Comme ils n’ont pas le droit de faire de la politique au sens occidental, comme aucun leader ne peut émerger sans se faire couper la tête, la décentralisation est leur porte de salut, d’autant qu’ils maîtrisent la technologie.
Je les quitte avec un pincement au cœur. Avant le Net, il devait être difficile de se séparer, parce que c’était définitif. D’une certaine façon, si nous le souhaitons, nous resterons en contact. N’empêche, en toute probabilité, nous ne plongerons plus jamais nos yeux les uns dans les autres.
À 22h, Assam vient nous chercher pour nous emmener dîner chez lui. Fauteuils rouges avec dorures. Sa femme et ses filles voilées.


Vendredi 17
Assam nous invite à déjeuner, puis alors que Didier s’esquive, il nous conduit dans une piscine avec toboggans. Une sorte d’aqualand dans un immense hangar. Étrange expérience de ne me retrouver qu’avec des hommes qui se touchent, se poussent… Le soir nous reprenons l’avion pour l’Europe, triste de laisser derrière nous nos nouveaux amis.

Nous sommes retournés en Iran en avril 2018, je l’ai déjà raconté dans mes carnets. Nous avons revu N avec émotion. Didier lui a proposé de postuler pour un postdoctorat à Genève, ce qu’elle a fait. Et nous voilà aujourd’hui invités à son mariage avec Camil. Ça me bouleverse. À quoi tiennent les vies ? On m’aurait attribué en 2015 une autre interprète, et c’est peut-être à son mariage que je me rendrais.