Thierry CROUZET

Le Web que nous aimions tant

Nous avons tous lu le billet écrit par Hossein Derakhshan à sa sortie de prison. Il se plaint de la disparition du Web qu’il aimait tant six ans plus tôt, il regrette que plus personne ne le lise, il se lamente de devoir promouvoir ses textes sur les réseaux sociaux… Il formule la critique que nous répétons avec de plus en plus d’insistance depuis 2007/2008 (au point que de guerre lasse j’en ai pété une durite en 2011 et me suis déconnecté, une façon de m’exiler hors du Web).

Paradoxalement, le billet d’Hossein a été reproduit sur des centaines de sites, traduit dans des dizaines de langues. Six ans plus tôt, il n’aurait jamais eu la même audience. Il n’a pas été lu chez Hossein, sur son blog, en son lieu natif, mais partout, comme tout bon livre qui se respecte et qui a vite fait de quitter la maison de son auteur.

De toute évidence, Hossein s’est trompé pour une chose : des centaines de milliers de lecteurs lui démontrent qu’il n’est pas moins lu. Reste que le Web des origines est bien mort. Un autre émerge, différent du premier. Sur ce Web, un des billets d’Hossein a été lu, mais pas nécessairement les autres. La lecture ne s’effectue plus qu’à travers les recommandations sociales, donc à travers une forme de populisme qui, au lieu de favoriser une œuvre, plébiscite quelques icebergs flottants à sa surface (et cela à travers quelques grands acteurs techniques tout-puissants).

En même temps que l’œuvre s’efface, l’auteur passe à l’arrière-plan. On entre dans le Web consommable, où seuls comptent des morceaux d’histoires à partir desquels les lecteurs dessinent leur vision du monde. Ils créent leur œuvre en quelque sorte (version optimiste de l’affaire). On ne lit plus Hossein, mais le plus souvent des billets anonymes. Une civilisation post-individuelle s’invente (pour les créateurs de contenus par pour les capitalistes derrières les plateformes techniques). Ce n’est peut-être pas grave en soi, juste un peu gênant pour les natifs de l’ancienne civilisation (elle-même née avec le « je suis moi-même la matière de mon livre » de Montaigne, donc avec l’émergence des créateurs).

Le Web que nous aimions

Décentralisation des services entre lesquels circulent des internautes nomades. Les auteurs publient chez eux, ils centralisent leur œuvre, fusionnant avec elle, amplifiant le mouvement inauguré par Montaigne... et deviennent eux-mêmes nomades en visitant les œuvres des autres. On voit se dessiner un réseau avec des routes entre une multitude de points.

Le Web des capitalistes

Centralisation des services à travers lesquels circulent des contenus éclatés (avec éclatement des auteurs). Cette centralisation entraîne la sédentarisation des internautes en quelques points du Web (diminution de la curiosité, suivisme, mercantilisme, âge d’or des plateformes, star-system…). On en revient à une organisation sociale pré-web, et même pré-Montaigne, avec la perte de la figure tutélaire du créateur. Le contenu redevient un bien à échanger (un livre par exemple) comme dans le bon vieux paradigme cher au monde des arts plastiques (souvent politiquement ringard).

La voie du milieu

Je ne suis pas sûr qu’elle existe. On peut jouer à l’irréductible Gaulois et faire comme si le Web n’avait pas changé, en restant chez soi. On peut aussi prendre en compte la nouvelle involution, provoquer soi-même l’éclatement de ses œuvres, pour essayer de les faire mieux circuler dans la nouvelle topologie de plus en plus pyramidale du Web. J’ai ainsi le cul entre deux chaises. Un petit exemple en guise de conclusion.

À l’éclatement de la lecture correspond un éclatement des discussions. À l’époque vantée par Hossein, on publiait à un endroit, on discutait à cet endroit. Désormais, ça chuchote partout. Je me trouve ainsi souvent interpellé sur Facebook, Twitter, par mail… Et je suis bien embêté pour répondre, parce qu’alors s’engage une conversation en quasi-tête-à-tête… C’est terminé le café du commerce généralisé avec l’hyper stimulation sociale. On ne fait plus œuvre des conversations elles-mêmes.

J’ai donc tenté d’adopter une nouvelle stratégie. Quand une conversation potentiellement féconde s’engage, je propose à mon interlocuteur de créer un document en partage dans lequel nous discutons avec l’idée de publier le texte final. J’ai joué à ce jeu pour la première fois avec Daniel Bourrion. J’ai depuis ouvert d’autres docs, en proposant une sorte de contrat : soit on discute comme ça, soit on boit un verre à l’occasion, soit je refuse la discussion… Je n’ai pas envie de subir la forme éclatée des conversations imposée par le nouveau Web. Je n’ai surtout pas envie de nourrir les réseaux sociaux de textes qui, après tout, sont mon gagne-pain d’auteur.

L’idée est de publier la discussion, de la disséminer une fois terminée, pour qu’elle puisse être en quelque sorte transnationale, comme le billet d’Hossein, tout en conservant une espèce d’intégrité à l’ancienne. C’est une façon de résister à la mutation actuelle du Web, tout en s’appuyant sur elle.

Je viens toutefois de me heurter à une des limites de cet exercice du doc en partage. Après de nombreux échanges avec un interlocuteur, il a fini par me dire qu’il souhaitait garder l’échange privé. J’ai vécu ce souhait comme une trahison. Parce que j’avais écrit avec soin, avec l’idée de lecteurs. En quelque sorte, cet interlocuteur m’a ordonné de jeter mon travail. Il a changé la règle du jeu en cours de route. Je pourrais ignorer sa demande, l’envoyer purement et simplement balader et diffuser notre échange. Je retiens plutôt une leçon : à l’avenir, le doc en partage sera public. Il prendra la forme d’un Work In Progress, lisible par tous, avec l’impossibilité de se défiler lorsque l’échange devient embarrassant.

Cette mésaventure illustre la voie du milieu, comment nous devons jongler avec les outils pour essayer de résister à l’éclatement de la lecture, des conversations, des œuvres et peut-être tout simplement d’une idée de l’individu et de la civilisation.

Comment je me sens dans le nouveau Web.
Comment je me sens dans le nouveau Web.
Rosselin @ 2015-08-09 15:55:28

La recommandation sociale serait du populisme ? Pour moi, c’est l’inverse. Le matraquage de masse ou le panurgisme ont laissé la place à la recommandation fine lié à la qualité de ton réseau social, au choix de ceux que tu suis. La recommandation sociale n’est pas la recommandation de masse ("le choix des spectateurs"), c’est la recommandation de ton réseau, précieuse et souvent surprenante. Comment me serai-je intéressé aux cyberpunk ? Comment aurais-je découvert Jef Lee Johnson, immense guitariste ?

Au fait, tu n’as pas répondu à ma question sur ton roman. Comment puis-je le lire en entier sur mon iPhone ? Je n’ai pas de Kindle.

Thierry Crouzet @ 2015-08-09 18:22:00

Quand tout le monde recommande la même chose, sans trop réfléchir, parce que les autres font la même chose... on n’est pas loin du populisme. Ainsi est devenu le Web, uniquement ce qui est voté est lu... Pour moi, une élection est nécessairement populiste. Que dans le tas tu découvres un truc de temps en temps n’empêche pas que la plupart du temps c’est à pleurer (idem avec les élections de nos dirigeants).

PS : *1 minute* tu peux le trouver dans toutes les librairies, donc le lire sur n’importe quel appareil. Sur iPhone, tu peux l’acheter à travers l’appli Kindle ou l’appli iBooks d’Apple... c’est le même texte que je mets à jour une fois par mois.

Personne @ 2015-08-09 19:57:07

"Quand tout le monde recommande la même chose, sans trop réfléchir, parce que les autres font la même chose… on n’est pas loin du populisme. Ainsi est devenu le Web, uniquement ce qui est voté est lu…"

Le Web n’a pas changé l’homme et il a toujours été ainsi quand on le regardait bien, sans y ajouter une foi qui nous cachait sa réalité. L’homme est grégaire. On ne sort toujours pas de René Girard. Quand on disait ça en 2007 on était insulté comme troll.

Tout ce que le troll disait en 2007 est arrivé. Faut voir Nicolas Voisin qui maintenant ne parle plus que de business et de marché, c’était couru d’avance derrière le masque du révolutionnaire !

"la perte de la figure tutélaire du créateur"

Proust se désolait de l’anonymat du créateur, réduit à publier un article dans le Figaro dans l’indifférence réelle des lecteurs :

"Mais beaucoup de ceux qui aperçoivent le premier article et même qui le lisent ne regardent pas la signature ; moi-même je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention future ne forcera pas en retour celle des autres."

Le texte complet :

"J’ouvris le Figaro. Quel ennui ! Justement le premier article avait le même titre que celui que j’avais envoyé et qui n’avait pas paru, mais pas seulement le même titre, ... voici quelques mots absolument pareils. Cela, c’était trop fort. J’enverrais une protestation. Mais ce n’étaient pas que quelques mots, c’était tout, c’était ma signature. C’était mon article qui avait enfin paru ! Mais ma pensée qui, déjà à cette époque, avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu, continua un instant encore à raisonner comme si elle n’avait pas compris que c’était mon article, comme ces vieillards qui sont obligés de terminer jusqu’au bout un mouvement commencé, même s’il est devenu inutile, même si un obstacle imprévu devant lequel il faudrait se retirer immédiatement, le rend dangereux. Puis je considérai le pain spirituel qu’est un journal encore chaud et humide de la presse récente dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l’aurore, aux bonnes qui l’apportent à leur maître avec le café au lait, pain miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste le même pour chacun tout en pénétrant innombrable, à la fois dans toutes les maisons.

Ce que je tenais en main, ce n’est pas un certain exemplaire du journal, c’est l’un quelconque des dix mille ; ce n’est pas seulement ce qui a été écrit pour moi, c’est ce qui a été écrit pour moi et pour tous. Pour apprécier exactement le phénomène qui se produit en ce moment dans les autres maisons, il faut que je lise cet article non en auteur, mais comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je tenais en main n’était pas seulement ce que j’avais écrit, mais était le symbole de l’incarnation dans tant d’esprits. Aussi pour le lire, fallait-il que je cessasse un moment d’en être l’auteur, que je fusse l’un quelconque des lecteurs du Figaro. Mais d’abord une première inquiétude. Le lecteur non prévenu verrait-il cet article ? Je déplie distraitement le journal comme ferait ce lecteur non prévenu, ayant même sur ma figure l’air d’ignorer ce qu’il y a ce matin dans mon journal et d’avoir hâte de regarder les nouvelles mondaines et la politique. Mais mon article est si long que mon regard, qui l’évite (pour rester dans la vérité et ne pas mettre la chance de mon côté, comme quelqu’un qui attend compte trop lentement exprès), en accroche un morceau au passage. Mais beaucoup de ceux qui aperçoivent le premier article et même qui le lisent ne regardent pas la signature ; moi-même je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention future ne forcera pas en retour celle des autres. Et puis il y a ceux qui vont partir pour la chasse, ceux qui sont sortis brusquement de chez eux. Enfin, quelques-uns tout de même le liront. Je fais comme ceux-là, je commence. J’ai beau savoir que bien des gens qui liront cet article le trouveront détestable, au moment où je lis ce que je vois dans chaque mot me semble être sur le papier, je ne peux pas croire que chaque personne en ouvrant les yeux ne verra pas directement les images que je vois, croyant que la pensée de l’auteur est directement perçue par le lecteur, tandis que c’est une autre pensée qui se fabrique dans son esprit, avec la même naïveté que ceux qui croient que c’est la parole même qu’on a prononcée qui chemine telle quelle le long des fils du téléphone ; au moment même où je veux être un lecteur, mon esprit refait en auteur le travail de ceux qui liront mon article. Si M. de Guermantes ne comprenait pas telle phrase que Bloch aimerait, en revanche il pourrait s’amuser de telle réflexion que Bloch dédaignerait. Ainsi pour chaque partie que le lecteur précédent semblait délaisser, un nouvel amateur se présentant, l’ensemble de l’article se trouvait élevé aux nues par une foule et s’imposait ainsi à ma propre défiance de moi-même qui n’avais plus besoin de le détruire. C’est qu’en réalité, il en est de la valeur d’un article, si remarquable qu’il puisse être, comme de ces phrases des comptes rendus de la Chambre où les mots « Nous verrons bien », prononcés par le ministre, ne prennent toute leur importance qu’encadrés ainsi : LE PRÉSIDENT DU CONSEIL, MINISTRE DE L’INTÉRIEUR ET DES CULTES : « Nous verrons bien. » (Vives exclamations à l’extrême-gauche. Très bien ! sur quelques bancs à gauche et au centre ) – la plus grande partie de leur beauté réside dans l’esprit des lecteurs. Et c’est la tare originelle de ce genre de littérature, dont ne sont pas exceptés les célèbres Lundis, que leur valeur réside dans l’impression qu’elle produit sur les lecteurs. C’est une Vénus collective, dont on n’a qu’un membre mutilé si l’on s’en tient à la pensée de l’auteur, car elle ne se réalise complète que dans l’esprit de ses lecteurs. En eux elle s’achève. Et comme une foule, fût-elle une élite, n’est pas artiste, ce cachet dernier qu’elle lui donne garde toujours quelque chose d’un peu commun. Ainsi Sainte-Beuve, le lundi, pouvait se représenter Mme de Boigne dans son lit à huit colonnes lisant son article du Constitutionnel, appréciant telle jolie pensée dans laquelle il s’était longtemps complu et qui ne serait peut-être jamais sortie de lui s’il n’avait jugé à propos d’en bourrer son feuilleton pour que le coup en portât plus loin. Sans doute le chancelier, le lisant de son côté, en parlerait à sa vieille amie dans la visite qu’il lui ferait un peu plus tard. Et en l’emmenant ce soir dans sa voiture, le duc de Noailles en pantalon gris lui dirait ce qu’on en avait pensé dans la société, si un mot de Mme d’Herbouville ne le lui avait déjà appris.

Je voyais ainsi à cette même heure, pour tant de gens, ma pensée, ou même à défaut de ma pensée pour ceux qui ne pouvaient la comprendre, la répétition de mon nom et comme une évocation embellie de ma personne, briller sur eux, en une aurore qui me remplissait de plus de force et de joie triomphante que l’aurore innombrable qui en même temps se montrait rose à toutes les fenêtres.

Je voyais Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun à son tour de chaque phrase les images qu’il y enferme ; au moment même où j’essaie d’être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en auteur seulement. Pour que l’être impossible que j’essaie d’être réunisse tous les contraires qui peuvent m’être le plus favorables, si je lis en auteur je me juge en lecteur, sans aucune des exigences que peut avoir pour un écrit celui qui y confronte l’idéal qu’il a voulu y exprimer. Ces phrases de mon article, lorsque je les écrivis, étaient si pâles auprès de ma pensée, si compliquées et opaques auprès de ma vision harmonieuse et transparente, si pleines de lacunes que je n’étais pas arrivé à remplir, que leur lecture était pour moi une souffrance, elles n’avaient fait qu’accentuer en moi le sentiment de mon impuissance et de mon manque incurable de talent. Mais maintenant, en m’efforçant d’être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table rase de ce que j’avais voulu faire en lisant ce que j’avais fait. Je lisais l’article en m’efforçant de me persuader qu’il était d’un autre. Alors toutes mes images, toutes mes réflexions, toutes mes épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l’échec qu’elles représentaient pour mes visées, me charmaient par leur éclat, leur ampleur, leur profondeur. Et quand je sentais une défaillance trop grande, me réfugiant dans l’âme du lecteur quelconque émerveillé, je me disais : « Bah ! comment un lecteur peut-il s’apercevoir de cela ? Il manque quelque chose là, c’est possible. Mais, sapristi, s’ils ne sont pas contents ! Il y a assez de jolies choses comme cela, plus qu’ils n’en ont d’habitude. » Et m’appuyant sur ces dix mille approbations qui me soutenaient, je puisais autant de sentiment de ma force et d’espoir de talent dans la lecture que je faisais à ce moment que j’y avais puisé de défiance quand ce que j’avais écrit ne s’adressait qu’à moi.

À peine eus-je fini cette lecture réconfortante, que moi, qui n’avais pas eu le courage de relire mon manuscrit, je souhaitai de la recommencer immédiatement, car il n’y a rien comme un vieil article de soi dont on puisse dire que « quand on l’a lu on peut le relire ». Je me promis d’en faire acheter d’autres exemplaires par Françoise, pour donner à des amis, lui dirais-je, en réalité pour toucher du doigt le miracle de la multiplication de ma pensée, et lire, comme si j’étais un autre Monsieur qui vient d’ouvrir le Figaro, dans un autre numéro les mêmes phrases. Il y avait justement un temps infini que je n’avais vu les Guermantes, je devais leur faire, le lendemain, cette visite que j’avais projetée avec tant d’agitation afin de rencontrer Mlle d’Éporcheville, lorsque je télégraphiais à Saint-Loup. Je me rendrais compte par eux de l’opinion qu’on avait de mon article. Je pensais à telle lectrice dans la chambre de qui j’eusse tant aimé pénétrer et à qui le journal apporterait sinon ma pensée, qu’elle ne pourrait comprendre, du moins mon nom, comme une louange de moi. Mais les louanges décernées à ce qu’on n’aime pas n’enchantent pas plus le coeur que les pensées d’un esprit qu’on ne peut pénétrer n’atteignent l’esprit. Pour d’autres amis, je me disais que, si l’état de ma santé continuait à s’aggraver et si je ne pouvais plus les voir, il serait agréable de continuer à écrire pour avoir encore par là accès auprès d’eux, pour leur parler entre les lignes, les faire penser à mon gré, leur plaire, être reçu dans leur coeur. Je me disais cela parce que, les relations mondaines ayant eu jusqu’ici une place dans ma vie quotidienne, un avenir où elles ne figureraient plus m’effrayait, et que cet expédient qui me permettrait de retenir sur moi l’attention de mes amis, peut-être d’exciter leur admiration, jusqu’au jour où je serais assez bien pour recommencer à les voir, me consolait. Je me disais cela, mais je sentais bien que ce n’était pas vrai, que si j’aimais à me figurer leur attention comme l’objet de mon plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, ultime, qu’eux ne pouvaient me donner et que je pouvais trouver non en causant avec eux, mais en écrivant loin d’eux, et que, si je commençais à écrire pour les voir indirectement, pour qu’ils eussent une meilleure idée de moi, pour me préparer une meilleure situation dans le monde, peut-être écrire m’ôterait l’envie de les voir, et que la situation que la littérature m’aurait peut-être faite dans le monde, je n’aurais plus envie d’en jouir, car mon plaisir ne serait plus dans le monde mais dans la littérature."

Personne @ 2015-08-09 20:20:31

(Texte de Proust un peu long - "Proust explique trop à mon goût", disait Céline... - mais très actuel sur la viralité d’une pensée, les attentes de l’auteur, et ses déceptions.

Dans la suite du récit, quand enfin il est chez les Guermantes pour juger de l’effet de son article paru dans le Figaro, les Guermantes, qui lisent chaque jour le Figaro, n’ont pas fait attention à l’article, le lisent en feignant d’y trouver de l’intérêt, et naturellement s’en foutent et passent à autre chose sans être en rien transformés par la pensée circulante...)

"Et comme une foule, fût-elle une élite, n’est pas artiste, ce cachet dernier qu’elle lui donne garde toujours quelque chose d’un peu commun."

Thierry Crouzet @ 2015-08-10 08:46:00

On avait le droit d’être optimistes... Le Web ne pouvait pas changer l’homme en dix ans, il en a changé quelques uns :-) C’est déjà ça... Pour le reste tu as raison, malheureusement... mais faire le pari de Pascal ne fait jamais de mal... et je continue à espérer que l’homme peut changer, je ne suis pas un fixiste.

Colin FAY @ 2015-08-10 11:14:13

Il est intéressant, aussi, de revenir aux premiers penseurs du web, qui imaginaient Internet comme un réseau sans point central, sans hiérarchie. Ce qui a pu fonctionner dans les débuts, avant que l’usage en masse tende à la centralisation sur certaines plateformes (à la fois poussée par la généralisation du push et la surproduction d’informations). Comme si les "débuts" du web avaient été un brin utopiste, avant d’être repris en main par des grosses sociétés...

Personne @ 2015-08-10 11:30:00

Tu es toujours écartelé entre un désir artistique intimiste et solitaire (qui ne peut toucher que les happy few de Stendhal, et dans cet horizon réduit, oui, cela vaut le coup), - et une envie messianique de voir le monde entier changer à la suite de quelques écrits ou d’une technique nouvelle.

Bien sûr que des hommes changent ! Mais pas les foules en masse dans l’espace d’une vie. Même les grandes religions n’ont changé en profondeur qu’une poignée d’hommes, le reste de la foule massacre aussi bien au nom de Jésus que d’Allah, Staline, Adolf ou Bush.

Il faut lever les yeux des stats de masse, sinon on ne fait jamais rien d’autre que du "Laure Manaudou nue" et du "Julie Lescaut", ça n’a aucun intérêt de voir les hommes en quantitatif.

  • Cf Godard :

"On n’est pas forcé d’intéresser tous les gens. Quand on dit "Je t’aime" à quelqu’un, cela ne concerne pas forcément la terre entière. Car si cela intéresse tout le monde, c’est ce qu’on appelle un succès, mais ce n’est pas juste que ce soit un insuccès si cela n’intéresse qu’un dixième des gens. Aujourd’hui on est entré dans un tel système qu’un discours particulier doit s’adresser à tout le monde. Alors bien sûr le discours particulier ne l’est plus du tout, il devient le discours de 1000 personnes et on entend plus rien... ou une ânerie, ou un discours électoral."

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