Roses

Mars 2025

Samedi 1er, Balaruc

Soir
Soir
Soir
Soir
Soir
Soir
Soir
Soir
Soir
Soir

Dimanche 2, Balaruc

Maguelone
Maguelone

Lundi 3, Balaruc

La brièveté devient précieuse quand les IA sont bavardes (alors que nous avons de moins en moins de temps pour lire).

Mardi 4, Balaruc

Un copain décide de s’arrêter pour pisser, mais il a oublié que j’étais derrière lui et m’envoie dans le fossé avec mon vélo : une côte fêlée, il y avait longtemps. Pour couronner le tout, pic allergique comme tous les mois de mars et je ne cesse d’éternuer. Sensation très agréable.

L’Hérault
L’Hérault

Mercredi 5, Balaruc

Je lis beaucoup de messages selon lesquels Substack serait en ce moment le dernier paradis numérique, encore libéré de la pression des algorithmes et du marketing. Faudrait pas être trop naïf tout de même. Il s’agit d’une plateforme privée qui peut, du jour au lendemain, nous empoisonner avec des contenus non sollicités. Et pire, empoisonner nos abonnés. Notre seule chance : nous pouvons déménager avec eux quand nous le voulons, ce n’est pas rien. Je reste vigilant, mais je constate que je n’ai jamais gagné autant d’abonnés que depuis que je suis sur Substack.


Je relis et finalise pour un temps mon petit essai écrit avec le cahier des charges de la collection Tract de Gallimard : Le Livre contre-attaque.

Jeudi, 6 Balaruc

Barthes cite Joubert : « Il faut que l’idée et la forme première d’un ouvrage soit un espace, un simple lieu où sa matière se placera, s’arrangera et non une matière à placer et à arranger. » Je crois en effet qu’il existe une forme fantasmée en préalable de mes textes, ce qui a été particulièrement clair avec One Minute, mais, le plus souvent durant l’écriture, je transforme le fantasme et la forme ne m’apparaît que rétrospectivement. Parfois, j’ai du mal à la finaliser, comme avec Rush où le sujet même du roman est la forme en train de s’altérer sans cesse et de se raconter.


Si je n’étais pas égoïste, je n’écrirais pas. Plutôt qu’écrire j’aiderais les autres, je leur consacrerais mon temps, à faire des choses pour eux et pour leur bien. Je me donne bonne conscience en me disant que peut-être mes mots auront un effet bénéfique pour les autres, mais si je construisais une maison pour des sans-abri ne serais-je pas plus utile ? Ce raisonnement poussé à l’extrême pourrait inciter tous les auteurs à cesser d’écrire, sauf les plus égoïstes. Et un monde sans nouveaux textes serait bien triste : les textes, même les plus mineurs, ont leur utilité. Je ne suis peut-être pas aussi égoïste que ça.

Vendredi 7, Balaruc

Je retravaille Rush et coupe des phrases en exergues.

Une histoire n’existe que dans l’espace entre les mots.

Un livre n’est jamais fini, il est abandonné.

L’écrivain ne précède pas son texte, il naît avec lui.

Qu’est-ce qui grandit quand on le creuse ? Le mystère.

Chaque histoire est l’histoire d’une histoire qui se cherche.


Je souris quand je vois que les ventes de Tesla s’effondrent en Europe, je sourirai moins quand elles repartiront à la hausse.

Dimanche 9, Balaruc

Depuis trois semaines, j’envoie une newsletter à mes abonnés, composée de mes lectures de la semaine, et j’ai l’impression que ce partage leur fait plaisir. J’ai attendu longtemps avant de lancer ce projet parce que jusqu’à peu sa mise en œuvre m’aurait demandé trop de temps. Désormais, un python récupère mes bookmarks ou mes partages sur Mastodon, une IA résume les articles, puis formate mes données brutes. Il me suffit de relire, d’ajuster, de publier. C’est un exemple de la collaboration humain-machine qui me paraît intéressant, utile.


La souffrance prolongée, répétée, finit par saper le moral et dégoûter de la vie. Je me souviendrai toujours de mon oncle, en phase terminale d’un cancer, qui donnait des coups de poing à son pacemaker pour lui ordonner de le laisser mourir.

Lundi 10, Balaruc

Barthes raconte que Nietzsche souhaitait une vie où il ne faut pas tout improviser. Je suis pareil. Pour improviser dans l’écriture, j’ai besoin d’une certaine stabilité, notamment dans mon alimentation. Je ne concède le lâcher-prise qu’en voyage à vélo, où j’ai appris qu’une certaine rigueur était nécessaire pour éviter les problèmes gastriques.

Mon régime est presque monacal. Le matin, j’écris jusqu’à ce que la faim me tiraille, alors je brunche, je dis brunche parce que c’est souvent après 10h, voire après 11h. Tous les jours la même chose : une salade de fruits, saupoudrée de graines de chia, de noisettes, de noix, de graines de courges, de graines de tournesol, d’une poudre protéinique végétale parfumée à la vanille, de céréales, le tout noyé de lait d’amande.

Cette affaire me demande près de trente minutes, le temps de découper les fruits et de manger, tout en écoutant les news et lisant des articles sur mon mobile. Ce rituel s’est installé depuis une dizaine d’années. La radio est apparue en 2020 durant le covid, mais je l’arrête souvent, car j’y entends les mêmes banalités. Je préfère les podcasts ou lire tout en mangeant.

En général, je déjeune trois ou quatre heures plus tard. Jamais de viande, en tout cas à la maison, parfois du poisson, souvent des pâtes, des légumineuses, de la semoule, des légumes si possible, pour dessert des fruits, un carré de chocolat noir, quelques gâteaux secs, très secs. Il m’arrive de ne rien manger jusqu’au lendemain matin. Je pratique le jeûne intermittent sans m’en rendre compte.

Quand je fais du vélo le matin, je ne mange qu’une banane avant de partir, puis déjeune au retour, et déplace mon brunch vers la fin d’après-midi. J’en suis arrivé à ce régime pas à pas, avec les années, en même temps que mon corps se transformait et pour répondre à ses transformations. Dès que je déroge au régime, je me sens moins vif, moins alerte. Il me suffit d’un repas au restaurant pour le regretter. L’alimentation comme le sport sont les clés de voûte de mon écriture.


De l’inconsistance de tous ces gens qui n’ont pas de mots assez forts contre les plateformes et leurs algorithmes et qui pourtant s’y égosillent. Leurs paroles ne m’inspirent plus la moindre confiance, je les sais validées par la plateforme puisque je les vois, calibrées pour m’y garder captif.

Lido
Lido

Mardi 11, Balaruc

Barthes cite encore Nietzsche : « Ne prêter foi – à aucune pensée qui ne soit pas née au grand air, pendant que l’on prend librement du mouvement, à aucune pensée dans laquelle les muscles ne soient eux aussi à la fête. Tous les préjugés viennent des entrailles. Être cul-de-plomb, je l’ai déjà dit, voilà le vrai péché contre l’esprit. »

Je passe plus de temps à l’extérieur que Nietzsche et Barthes et mes pensées ne me viennent pas plus souvent dehors que dedans, pas plus souvent quand je bouge que quand je suis immobile. Elles viennent sous la douche, au milieu de la nuit, au réveil, et surtout quand je me mets à écrire, quand un filet d’eau chantonne puis se transforme en torrent.

Proust ne sortait quasiment plus et il a écrit La Recherche. À chacun sa formule. Pour ma part, le sport est le meilleur moyen de me garder affûté intellectuellement, le sport à ce moment de ma vie m’est plus important que la lecture.


J’annonce à un copain que je vais quitter Facebook. Je prépare ce départ comme si je préparais ma retraite. Le copain me dit que je ne peux pas, que je suis trop engagé (dans nos histoires de vélo). Mais non. Prendre sa retraite, c’est entrer dans une Vita Nova.

Balaruc
Balaruc

Mercredi 12, Balaruc

Dans une époque de gabegie où la déraison l’emporte, je tends vers le minimalisme, à commencer par mon style que j’épure pour éviter les frasques qui le rendraient trop visible, sans pour autant me conformer à une structure syntaxique minimaliste, mais sans excès de qualificatifs, de couleurs, d’empilements de mots pour dire et redire la même chose. La longueur des phrases n’est jamais un problème puisque les points ne font que se transformer en virgules. C’est le vocabulaire le problème, son épaisseur, parfois poisseuse chez mes contemporains. Les voir admirés me fait mal comme voir des gens fumer et jeter leurs mégots dans la rue.


J’écris mon carnet allongé, c’est une littérature de la détente. Je me réveille et j’écris, parce qu’une lecture provoque une étincelle, et je la laisse embraser quelques brindilles qui parfois déclenchent un feu de forêt, c’est-à-dire un livre. Mais je peux tout aussi bien m’allonger dans l’herbe, sur un banc public ou à l’abri d’un muret par grand vent. Le carnet implique une position du corps non agressive, non dynamique, un laisser-aller. Je ne me vois pas m’installer à mon bureau pour écrire mon carnet, ça n’aurait aucun sens, alors que je peux le faire pour écrire des articles ou des livres.

Par rapport aux auteurs anciens, je travaille avec le même outil, le même ordinateur, dans toutes les positions. Sa légèreté me permet de le transporter partout, de l’adapter à mon corps plutôt que lui adapter mon corps. Avant j’écrivais dans des carnets, au sens premier, aujourd’hui j’écris Le Carnet, au sens d’œuvre, puisque l’objet physique n’existe plus. Cette transition a une importance ontologique encore mal comprise, par moi et par ceux qui s’intéressent à l’écriture.

Dans ses cours, Barthes effectue une pause au bout d’une heure parce que les bandes magnétiques utilisées pour l’enregistrement ne durent pas plus longtemps. En 1980, la cassette influençait le rythme du cours, donc elle interrompait le flot, comme de devoir tourner la page d’un carnet pour continuer sur la page suivante, voire changer de carnet parce que la dernière page est atteinte. J’ai connu ce genre de désagréments.

Je parle encore de carnets parce que j’ai commencé à l’écrire dans des carnets Clairefontaine, les mêmes qu’en cours. Je n’ai jamais vu mes fils avec des carnets. Ils ne savent déjà pas de quoi je parle. Un auteur jeune d’aujourd’hui peut-il encore parler de journal ?

Le journal, celui de la presse, apparaît dès la fin du XVIe alors que le journal intime, sa réplique autocentrée, n’arrive qu’à la fin du XVIIIe. Sans journal public personne n’entrevoit la possibilité/nécessité du journal intime (les livres de raison du Moyen Âge étaient plutôt des livres de comptes familiaux).

Les blogs puis les réseaux sociaux ont-ils contribué à nous faire passer du journal intime au journal extime, tel que défini par Michel Tournier ?

En 2015, je me suis mis à publier mes carnets pour résister à la dictature des réseaux sociaux et du temps réel : d’abord écrire pour moi avant de rendre public, éventuellement. Sorte de retrait par rapport à la vie numérique populaire. Je m’apprête à aller plus loin en quittant Facebook.

Pour mes fils, les réseaux sociaux remplacent le journal distribué en kiosque. En quelle pratique littéraire pourraient-ils transformer cette expérience du réseau social ? Quel est l’équivalent contemporain du passage du journal de nouvelles au journal intime ? Je pose la question sans avoir la réponse, mais sûr qu’il en existe une. Transposer une pratique sociale pour en faire une œuvre intime, et possiblement une œuvre d’art.

Question
Question

J’ai envie de fuir les réseaux sociaux peut-être parce que je n’arrive pas à les transformer en autre chose qui me serait propre. Je les subis sans réussir à les transcender. J’y ressens plus de peines que de joies.


Je désinstalle de mon mobile les applications Facebook, Messenger, LinkedIn, BleuSky, Instagram. J’avoue que le geste n’a pas été si facile. Des années de réflexes pavloviens à défaire. C’est à ce moment précis que je découvre que je suis sous emprise. J’ai physiquement mal.


Version V4 de Rush bouclée et envoyée à mon éditeur (PVH). J’apprends qu’Épicènes sortira le 10 juin chez un autre éditeur (à la flamme).

Soir
Soir
Soir
Soir

Jeudi 13, Balaruc

Barthes : « Pour en revenir à la force mythique de la Chambre : elle a évidemment deux fonctions d’harmonie, de pacification. Premièrement, c’est le lieu où le sujet est libéré de tout paraître ; donc à ce moment-là l’esthétique de la chambre est au second degré ; ce n’est pas une esthétique décorative ; c’est une esthétique absolument solipsiste, pour le sujet seul : le sujet construit sa chambre uniquement en tant que lui-même aura à la regarder, et pas d’autres. Elle peut mêler, à ce moment-là, des éléments pratiques, symboliques, biographiques et même maniaques d’une façon apparemment anarchique pour quelqu’un qui vient de l’extérieur : la chambre est hors de tout code esthétique. »

Je parle souvent de ma chambre parce que j’y écris beaucoup, surtout depuis que nous faisons chambre à part avec Isa (le luxe d’avoir une grande maison — habitude très bourgeoise de la chambre à part). Contrairement à celle de Proust, fermée, sombre, surchargée, la mienne est lumineuse, ouverte sur l’eau, la vue porte loin, elle ne contient qu’un grand lit, tout le reste minimaliste, pour disparaître et que rien ne me divertisse.

Cette chambre n’a rien d’intime, j’y fais souvent dormir les amis de passage. Ce n’est pas une chambre mais une vue, une lumière, aujourd’hui grise, malgré la brise de nord qui fait ressembler l’étang à un laminoir, une coulée de lave argentée, lente sous les flèches blanches des goélands. Pas assez de souffle pour agiter les lentisques vert jaune, couleur chartreuse me dit Claude (« C’est le terme le plus précis pour désigner cette couleur vert jaune vif, d’après la liqueur du même nom »). Cette analogie ne me serait jamais venue. Je suis définitivement un auteur augmenté.

Quand j’étais jeune et que, chez un riche ami plus âgé que moi, j’ai découvert qu’il faisait chambre à part, j’ai trouvé ça bizarre, incompréhensible, et Isa et moi avons fini par adopter cette bizarrerie. Alors le lit tout entier devient nôtre, non pas pour que notre corps s’y étale, mais pour y laisser traîner des livres pour Isa, mon ordinateur et ma liseuse pour moi, avec la liberté d’écrire quand je veux, quand ça me prend, de m’abandonner à mon rythme nocturne désordonné.

La chambre ne devient lieu de créativité que quand j’y suis seul, et c’était déjà vrai dans ma jeunesse. J’aimais écrire dans les chambres d’hôtel et j’ai toujours beaucoup écrit au lit durant mes quelques années de célibat. Je pourrais presque écrire un petit éloge de la chambre à part.

Je découvre qu’une psychologue déconseille le « sleep divorce », au nom d’une ribambelle de présupposés qu’elle semble tirer de son chapeau, sans citer la moindre étude scientifique. Tout ce que je peux dire c’est que j’aime écrire au lit quand j’y dors seul, et que ça me rend plutôt heureux, et plutôt apaisé pour le reste de la journée. Quand je me levais pour aller au bureau, c’était tout de suite basculer dans un mode plus offensif, alors que dans le lit je me sens plus léger, capable de parler avec davantage de poésie et de détachement.


Barthes : « La table est vraiment le cordon ombilical de l’écriture. » Il dit ça en 1980, moins de vingt ans plus tard, l’ordinateur portable avait remplacé la table comme cordon ombilical, et je sais que demain ce sera une autre technologie, des implants, des lunettes, des j’en sais rien fabuleux. Nos claviers restent les vestiges des machines à écrire, d’une déjà vieille mécanique. Je suis définitivement un auteur du clavier.


Quand je travaille, j’éprouve parfois le besoin de me détendre. Je saisis mon téléphone et… je n’ai plus Facebook que j’ouvrais machinalement. Je ressens un effet de manque que je combats en prenant cette note. Je suis sur Mastodon, mais le fil est moins nourri, même si sa qualité est supérieure. Ce n’est pas si simple de quitter.


Gallimard ne publiera pas Le Livre contre-attaque, catalogue embouteillé, sujet trop brûlant, pas de fenêtre de publication immédiate, volonté de favoriser les auteurs maison… Ils ne ferment pas la porte pour d’autres sujets, et comme j’ai apprécié l’exercice, j’écrirai peut-être un autre texte, moins en porte-à-faux avec la nature même de Gallimard, qui m’avait d’abord poussé à beaucoup trop de prudence et pas assez de radicalité dans mon essai.

Vendredi 14, Balaruc

Soir
Soir

Samedi 15, Balaruc

Villeveyrac
Villeveyrac
Pinet
Pinet
Pinet
Pinet
Pinet
Pinet
Pinet
Pinet

Dimanche 16, Balaruc

Passionnante lecture de l’interview d’un spécialiste des chamans : et si les plantes nous utilisaient autant que nous les utilisions ? Par exemple, les céréales nous auraient utilisés pour se propager à la surface du monde. De quoi nous remettre à notre place. Je ne regarderai plus mon petit déjeuner de la même façon.

Un peu plus tard, je lis un autre article sur la révolution néolithique, qui pose une question fondamentale : pourquoi, au même moment, des sociétés sans contact les unes avec les autres ont-elles inventé l’agriculture ? L’hypothèse que les plantes nous auraient utilisés ressort.

Je me demande pourquoi le même jour je tombe deux fois sur cette idée qui m’est étrangère. Pas si absurde : j’ai déjà lu que les voitures nous utilisaient pour se propager à la surface du monde.

Lundi 17, Balaruc

Barthes : « Lisez les vies de ces grands écrivains, vous serez ahuris en général par le courage, l’opiniâtreté et la volonté que l’activité d’écriture représente. Vous les voyez tous continuer à écrire en dépit de toutes les circonstances : à travers des difficultés de santé, à travers des inconforts, à travers des misères affectives, à travers des misères corporelles, toujours une énergie inflexible et dans l’action. » Cette persévérance n’est sans doute pas une condition sine qua non parce qu’elle m’habite.

Barthes parle des horaires des écrivains. Je n’en ai pas, ou j’en avais dans ma jeunesse, surtout quand je travaillais, mais depuis je n’en ai plus, et de moins en moins. Même mon habitude d’écrire le matin s’est peu à peu perdue au profit d’un écrire n’importe quand, n’importe où, rendu possible par la continuelle disponibilité de l’ordinateur.

Je continue d’écrire plutôt le matin, mais il peut commencer à 5h ou à 8h, et se terminer à 13h ou plus tard, et puis souvent je recommence l’après-midi. Parfois j’écris le matin très tôt, pars faire du vélo avec les copains, rentre et recommence à écrire. J’ai souvent un mou dans l’après-midi, mais l’énergie me revient le soir. J’écris rarement après 22 h, bien que ce ne soit pas impossible, comme à tout autre moment de la nuit quand quelque chose m’éveille. Je suis un écrivain anarchique. Ma règle : ne pas en avoir. Ou écrire, écrire, écrire… parce que quand j’écris je ne pense à rien d’autre. Une fuite désespérée de la mort, peut-être.

Barthes : « Quand on avance en âge, on ressent la nécessité d’avoir une vie régulière, une vie rythmée, parce que le rythme justement fait durer. » Alors je suis en train de rajeunir, où j’étais un jeune vieux, car j’avais, dans ma jeunesse parisienne, un rythme quasi invariable : écriture matinale, boulot, écriture de fin d’après-midi, puis cinéma/copains, puis le week-end c’était la même chose et je remplaçais le boulot par des déambulations dans Paris et des écritures dans les cafés.

Ce désordre dans mes routines, parce que j’en ai pour mieux en changer, explique peut-être pourquoi mes livres ne se ressemblent guère. Je ne suis pas capable d’une œuvre à la Balzac ou à la Proust parce que je suis incapable de m’imposer une règle monacale. Mon œuvre ne peut être que le carnet, que la discontinuité propre à l’annotation. Reste que j’aime désormais commencer mes journées par une lecture, quelques notes ici, ce qui me donne une certaine confiance pour les heures à venir, quoi qu’il advienne, et les jours où je ne note rien, c’est soit que je travaille à autre chose, soit que je doute.

Maison
Maison
Maison
Maison

Mardi 18, Balaruc

J’ai passé la journée d’hier à me battre pour faire tourner la version Gemini de mon blog, c’est-à-dire low-tech sur mon NAS. Je n’ai réussi que tard le soir, ce qui m’a valu une nuit déplorable. Ce matin, j’ai encore effectué quelques tests dès le réveil. Je me calme en lisant Barthes qui cite Nietzsche : « Lire un livre tôt le matin, au lever du jour, dans la prime fraîcheur, dans l’aurore de la force : voilà ce que j’appelle du vice ! »

Quand je travaille à un livre, je m’y mets tout de suite, mais quand je suis plutôt du côté du carnet comme en ce moment, j’aime lire pour mettre en marche ma pensée, lui donner une direction imprévue.


Les médias parlent d’expériences d’écriture avec IA que j’ai déjà conduites il y a deux ans, pour aller ailleurs, plus loin. C’est toujours frustrant ce décalage entre moi et les autres.

Maison
Maison
Maison
Maison

Mercredi

Peut-être que les auteurs commencent leurs plus grandes œuvres sans même en prendre conscience. Balzac écrit un roman, puis un autre, puis tout ça devient La Comédie humaine. Flaubert écrit des lettres et elles forment le monument de sa correspondance, que je place au-dessus de la plupart de ses romans, sauf peut-être L’éducation sentimentale.

De mon côté, j’ai commencé à écrire ce journal par inadvertance, puis il est devenu de plus en plus conséquent, jusqu’à trouver sa tonalité d’aujourd’hui, et il n’existerait pas sans mes autres textes. Le récit de la poursuite d’une œuvre est peut-être plus important que l’œuvre.

L’œuvre peut passer de mode, mais sa quête reste, parce qu’elle est celle de la vie, donc importante pour tous ceux qui viennent après.


Il y a beaucoup à dire sur l’écran d’un téléphone, et particulièrement sur sa page d’accueil. Peut-être même de la matière pour un petit livre, qui serait vite daté, ou du moins un article. J’ai quelques regrets de ne pas avoir capturé mon écran avant de détruire les icônes sociales que j’ai longtemps utilisées. Leur disparition n’a pas changé la structure, qui reste semblable, mais a changé la couleur du pied de page, là où je place les icônes les plus utilisées.

Je demande sur Masto des écrans d’accueil et j’en reçois plus de 200, tous différents, des sobres, des baroques, des poétiques, des scientifiques, des joyeux, des tendres, des classés, des bordéliques… alors pourquoi pas me livrer à des portraits imaginaires, non pas à partir de l’apparence de la personne mais de l’écran de leur téléphone. « Montre-moi ton téléphone je te dirai qui tu es. » Écrire des Mythologies de poche.


Après la publication de mon article où j’explique pourquoi je quitte Facebook, un commentateur demande « Pourquoi ? », voilà aussi pourquoi je quitte ce réseau, parce que les gens y ont oublié comment en sortir, comment aller lire un article, ils demandent « Pourquoi » sans honte.


Je reçois mes exemplaires d’Épicènes. Le livre est superbe, il sent bon, papier agréable, belle couleur, bon grammage, Adam et Éve de Dürer en couv. En général, je me moque de tenir en main mes livres, mais là ça me fait quelque chose, peut-être parce qu’un vieil ami est derrière la maison d’édition, peut-être aussi parce que je prends de plus en plus conscience que les livres ont un rôle à jouer pour notre sauvegarde.

Jeudi 20, Balaruc

Selon Barthes, il y aurait des auteurs plan, Flaubert, et des auteurs qui « meublent le rectangle » selon les mots de Valéry. Par exemple, hier j’ai eu cette idée, soudaine, d’écrire des portraits imaginaires à partir d’écrans de téléphone. J’ai dessiné le cadre d’un projet à remplir peu à peu. J’ai écrit One Minute de la même façon. En revanche, pour Ératosthène, j’ai planifié, j’ai souffert, jamais autant, alors que pour Mon père, ce tueur, le plan m’était donné par la vie de mon père, ce qui était plus simple, et il s’agit d’un livre moins inventif, plus du côté du témoignage que de la littérature. Et Rush ? Un entre-deux, un cadre qui une fois rempli a donné un plan pour que les deux s’entrelacent. Et Épicènes, ni l’un ni l’autre, le texte m’a été dicté : six chapitres, chacun des premiers jets écrits en deux jours.


Proust écrivait par ajout en précurseur du traitement de texte. Avec ses paperolles, il a inventé la fonction insert, aussi le couper/coller, toutes ces choses terriblement contraignantes sur le papier. Nous sommes presque tous devenus des auteurs proustiens. L’œuvre comme jeu de Lego.

Maison
Maison
Mer
Mer

Vendredi 21, Balaruc

Sète
Sète
Maison
Maison

Samedi 22, Balaruc

Deux jours de grand travail HTML. Toujours simplifier, adapter aux nouveaux standards. Quand je trouve une balise superflue c’est comme un mot de trop dans un texte. Mes pages deviennent plus belles, même si personne ne s’en rend compte.

Dimanche 23, Balaruc

Je suis un auteur autonymique : je me donne pour sujet de ce que j’écris. Nous sommes peut-être tous devenus autonymiques parce que nous ne connaissons rien mieux que nous.


J’ai toujours rêvé de connaître les nuages. Ils planent au-dessus de moi et le plus souvent j’ignore leur nom même si je connais leur forme depuis l’enfance. En Floride, j’ai appris à identifier les cumulonimbus en développement qui se terminaient en champignons géants avant d’exploser en pluies torrentielles. Ce soir, c’est autre chose, les IA me disent des cumulus congestus, indiquant une forte instabilité atmosphérique.


Au milieu de mes nuits insomniaques, je lis La Cité du Gouffre d’Alastair Reynolds (2001). Quelle ringardise dans toutes les descriptions technologiques. Auteurs de SF, arrêtez de vous faire passer pour des oracles ?

Maison
Maison
Maison
Maison
Soir
Soir

Lundi 24, Balaruc

Philippe célèbre le style de Michon et son lyrisme. Mais l’époque appelle-t-elle le lyrisme, la célébration des héros ou des machines ? Non, l’époque est rude, raide, et appelle la sobriété sèche. Il m’arrive de m’abandonner au lyrisme, pour tout de suite être repris par la réalité. L’époque impose un style, le style n’est pas un hors sol qui serait le fait du seul auteur. Pour le peu que j’ai lu du dernier Michon, je le trouve d’ailleurs moins lyrique que par le passé, lui aussi s’assèche, il faudrait être sourd pour s’abandonner à des raffinements d’un autre temps. Je ne vois pas d’autres possibilités littéraires que l’urgence.


Sur Substack, pourquoi autant de gens parlent d’écrire au lieu d’écrire ? Pourquoi ils donnent des trucs, il n’y en a pas, au lieu d’essayer de les mettre en œuvre ?


Je lis un article sur l’érosion de la pensée critique à cause des IA, lui-même de toute évidence écrit par une IA. Je suis fatigué de lire des textes non humains, je les renifle dès les premières phrases.


Pourquoi encore publier des liens sur les réseaux sociaux quand personne ou presque ne clique dessus ?


Quand je vois des sites bourrés de boutons de recommandations sociales, j’ai envie de fuir.


Rousseau au sujet des pages écrites, Première promenade : « on ne m’enlèvera ni le plaisir de les avoir écrites, ni le souvenir de leur contenu, ni les méditations dont elles sont le fruit ». Pour Rousseau, écrire est plus important que publier quand tant d’auteurs préfèrent publier qu’écrire. Pour moi, publier reste une douleur qui commence quand je dois trouver un éditeur. Alors souvent je publie sur mon site, sans rien demander à personne. C’est moins douloureux et presque trop facile, car l’alchimie de l’autre n’entre pas en jeu dans la mécanique créative.


Avec les IA, la panne d’inspiration n’existe plus. Il suffit de leur soumettre les dernières pages écrites, même les derniers mots, pour qu’elles les prolongent. Je demande à Claude de poursuivre mon texte. « Mais cette facilité apparente soulève des questions profondes sur la nature même de la création.

« Car si l’IA peut imiter notre style, anticiper nos idées, voire les développer de façon cohérente, que reste-t-il de l’acte créatif originel ? La frontière entre assistance et substitution devient poreuse. L’écrivain se transforme-t-il en simple éditeur de textes générés, en curateur d’idées artificielles qu’il valide ou rejette ?

« Cette nouvelle réalité nous oblige à redéfinir ce que signifie écrire. Est-ce encore écrire que de polir, recadrer, sélectionner parmi des propositions algorithmiques ? Peut-être. Après tout, l’écriture a toujours été un dialogue, avec nos influences, nos lectures, notre inconscient. L’IA devient simplement un nouvel interlocuteur dans ce processus. »

Mais je n’étais pas en panne, j’avais une question en tête : et si ne plus être en panne posait problème ? Parce que je crois que dans la panne le merveilleux se prépare à surgir. Notre capacité à tomber en panne fait de nous des créateurs. Cette incapacité fait défaut aux IA.


Lors d’un échange, David Camus me parle de la Préface à la vie d’écrivain, extrait de la correspondance de Flaubert. Ce livre est épuisé. Je me dis que je vais le reconstituer en donnant à une IA la totalité de la correspondance et lui demander de repérer les lettres où il est question d’écriture. Beaucoup de livres peuvent ainsi être créés en puisant dans les classiques.

Walter et Jérôme
Walter et Jérôme

Mardi 25, Balaruc

Il y a vingt ans naissait Tim. C’était hier, c’était il y a mille ans, ce sera dans mille ans.

Mercredi 26, Balaruc

Quand un vieux écrit des histoires de cul, je trouve ça libidineux, sans espoir, comme si toute une vie n’avait servi qu’à ça, tout ça pour ça, pour en arriver là, au commencement, sans réussir à le dépasser. C’est Michon qui m’inspire ces mots, dans son style magnifique, flamboyant, une dernière érection et voilà, passez votre chemin, je n’ai rien d’autre à faire qu’éjaculer une dernière fois. Spectacle peu glorieux d’un art absolu pour ne rien dire de plus que l’absurdité. Et moi, lecteur, aussi vieillissant, je dois faire quoi ? Et moi, auteur, aussi vieillissant, je dois écrire quoi ? Dois-je finir aussi par tourner le dos au monde et ne plus parler que de mes fantasmes devenus impossibles ? J’en suis incapable, le monde me saute dessus, il me retourne, m’excite et m’effraie, et j’ai envie de lui tout entier plus que d’une femme, c’est avec le monde entier que je veux faire l’amour, avec vous tous, dans une sorte d’ivresse lucide.

Jeudi 27, Balaruc

Quand dans le texte homérique de Michon, je tombe sur : « À Sparte je n’eus pas à minauder longtemps : Ménélas embarqua pour enterrer son grand-père au diable Vauvert. Il nous laissa tous les deux. Nous, tu crois pouvoir dire aussi bien : avec la déesse. Naïf mortel. » Impossible de lire plus loin. Que vient faire cette expression qui date au mieux du Moyen Âge quand le château de Vauvert, situé à Gentilly près de Paris, avait mauvaise réputation (lieu d’actes blasphématoires et prétendument hanté par des diables) ? Je n’en veux pas à Michon, mais à son éditeur.


Retour de Montpellier avec Isa, secoués, pas de très bonnes nouvelles. Partir ou non demain en Espagne faire du vélo ? Les copines d’Isa me disent de partir. Elles seront près d’elle. « Tu as besoin de souffler. »

Vendredi 28, Castelló d’Empúries

Rosas
Rosas
Empúries
Empúries
Empúries
Empúries
Empúries
Empúries
Empúries
Empúries
Empúries
Empúries

Samedi 29, Castelló d’Empúries

Je suis incapable d’imaginer les souffrances endurées par ceux du passé, qui allaient nus face à la maladie. La souffrance regardée avec impuissance me traverse jusqu’à devenir souffrance en moi. Je n’aurais pas voulu vivre aucune autre époque que la mienne sinon celle de mes fils et de leurs enfants et de leurs petits-enfants. Je suis né pour vivre demain et non hier. Je déteste les conservateurs parce qu’ils seraient les premiers à trembler devant les souffrances d’hier.


Il m’a suffi d’un repas dans notre hôtel néosoviétique pour passer une nuit à tord-boyaux, alors que je n’ai touché à rien d’excessif. Ma sobriété exemplaire ne m’a pas protégé. Je vis dans le luxe alimentaire et côtoyer les insanités ingurgitées par mes semblables me terrifie. Ils vivent encore dans un autre temps, mais mon temps n’a pas épargné Isa. Je suis sur la Costa Brava en voyage ethnologique : que des endroits pareils existent encore dépasse l’entendement. La planète s’est fracturée, avec des foules qui refusent de sauter par-dessus le précipice.


Barthes dit que durant sa vie mai 68 a été une date charnière comme la Révolution française, 1793, pour Chateaubriand. Ceux de ma génération, du moins les lucides, ont vécu avant le réchauffement climatique et après, disons avant d’y penser et après qu’il devienne une constante. Je ne peux pas dater le moment exact, mais l’évidence s’est imposée peu à peu.

Deux autres évènements historiques ont marqué ma vie : le Web, puis l’IA, le second dont personne n’est encore capable de dire s’il fera oublier le web, ou le premier micro-ordinateur, ou le numérique tout simplement, et fera du 30 novembre 2022, ouverture publique de ChatGPT 3, un de ces moments clés.

Rosas
Rosas
Rosas
Rosas
Rosas
Rosas
Rosas
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Roasas
Roasas
Cap Creus
Cap Creus
Cap Creus
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Rosas
Rosas
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Empuries
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Dimanche 30, Castelló d’Empúries

Canigou
Canigou
Pyrénées
Pyrénées
Pyrénées
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Canigou
Canigou
Canigou
Canigou
Canigou
Canigou
Canigou
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Roses
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Lundi 31, Castelló d’Empúries

Canigou
Canigou
Roses
Roses
Roses
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