Thierry CROUZET

Le pacte faustien de Macron avec les réseaux sociaux

Macron effectue un tour de France pour alerter des dangers des réseaux sociaux. Dans le même temps, lui et les services de l’État continuent de les utiliser persuadés de la possibilité d’un usage raisonné.

Dans le mythe de Faust, un savant signe un pacte avec le diable : il renonce à son libre arbitre en échange d’un savoir illimité. C’est une constante dans les mythes : on gagne un pouvoir interdit en sacrifiant une partie de son humanité. Il y a toujours un prix à payer.

En 1992, Robin Dunbar a estimé entre 100 et 250 le nombre maximum d’individus avec lesquels nous pouvons entretenir simultanément des relations sociales stables et significatives. Les réseaux sociaux nous ont vendu la promesse de faire exploser cette limite, donc d’acquérir un pouvoir jusque-là interdit. Mais en échange de quel sacrifice ? N’avons-nous pas offert notre âme à Meta, X, TikTok… ?

Je ne vais pas revenir sur la toxicité des algorithmes mais sur la croyance qu’il pourrait exister des algorithmes non toxiques. Il nous suffit de suivre des amis ou d’être suivi par eux pour tomber sous l’emprise d’une puissance mal comprise. Nous n’avons pas évolué pour être en contact constant avec des milliers de personnes, et même des dizaines de milliers ou des millions quand les unes repostent les messages des autres. Cette mécanique entraîne une dangereuse surcharge émotionnelle que pour la plupart nous ne supportons pas. Elle finit par pirater notre cerveau et nous faire perdre raison.

Un réseau social n’est pas un service d’information, mais de mise en relation. Les messages de nos amis ou prétendus amis nous influencent davantage que ceux diffusés par des journalistes avec lesquels nous n’avons aucune chance d’entrer en relation. Nous sommes mécaniquement en position d’attente, en demande d’échanges. Nous baissons la garde, émotionnellement vulnérables, tout en étant tentés d’abuser de la vulnérabilité des autres. Et plus nous outrepassons la limite de Dunbar, plus nous pactisons.

Conscient de ma faiblesse face à cette puissance incontrôlable, j’ai quitté les réseaux sociaux algorithmiques pour me rabattre sur Mastodon, mais là aussi c’est toxique. Quand quelqu’un avec plus de followers que moi m’écrit, je suis flatté, je réagis positivement, je m’exprime pour plaire, quitte à me déjuger parfois. Je me retrouve inféodé, sous emprise. J’exagère à peine pour mieux faire comprendre ce qui se joue à un niveau souvent subliminal.

Nous avons inventé une technologie toxique et personne n’a encore découvert comment la réinventer. Croire qu’il est possible de s’armer d’un monumental esprit critique, ça ne marche pas avec nos prétendus amis. Avec eux, nous ne pouvons jamais être objectifs. Il n’existe aucun juste milieu : pour se protéger des réseaux sociaux, je ne vois que le retrait, que le renoncement au pouvoir démesuré qu’ils nous ont promis.

À la fin du Retour du Jedi (Star Wars VI), Anakin Skywalker tue l’empereur Palpatine. Impossible de profiter des avantages du côté obscur de la force tout en redevenant un père fréquentable. Le choix ne pouvait qu’être binaire et définitif. C’est douloureux, Anakin se sacrifie, mais il n’y a pas d’autre possibilité.

Nous ne sommes pas aussi courageux. Pour la plupart, nous avons la trouille de casser le pacte qui nous lie aux réseaux sociaux, chacun avec de bonnes excuses, et nous continuons à nous soumettre à la volonté du diable. Macron parle mais n’agit pas. Les politiciens s’indignent mais n’agissent pas. Les journalistes accusent mais n’agissent pas. Tout le monde a la trouille de se retrouver nu sans sa petite dose d’ocytocine. Pourtant si nous ne sacrifions pas nos réseaux sociaux, nous ne parviendrons pas à nous reconnecter les uns aux autres, et les fausses rumeurs continueront de prospérer comme les points de vue extrêmes. Des idées déraisonnables se glisseront en nous tels des virus.

Quand j’ai sacrifié mes comptes sociaux, j’ai perdu de l’influence et des lecteurs, tout en me libérant d’un poids immense et en retrouvant beaucoup de temps pour la rêverie et la lecture. Il serait temps que les fameux influenceurs renoncent, parce qu’ils ont signé des pactes avec leur sang (et leur gagne-pain, et leur position sociale). Pourquoi Macron ne ferait-il pas le premier pas ? En a-t-il seulement le courage ? Ou se croit-il plus fort qu’Anakin, capable de jouer avec le côté obscur sans se brûler ? Tout le monde se demande pourquoi il ne quitte pas. Mais vous, pourquoi ne quittez-vous pas ? Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.

PS : Comme je ne publie pas ce texte sur les réseaux sociaux truffés d’algorithmes et où les destins se jouent, il ne touchera pas ceux qui auraient profit à le lire. Je ne peux même pas utiliser de hashtag pour alerter l’Élysée.

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