Mercredi 1er, Balaruc
Hier, après mon voyage à vélo interrompu par un virus, je rentre à la maison avec mon vieux Kangou. Les gendarmes m’arrêtent. Un jeune boutonneux : « Votre véhicule n’a pas le contrôle technique. » Moi : « C’est possible. » Conséquence : j’effectue un contrôle en urgence, puis vais à la gendarmerie récupérer ma carte grise confisquée. Je tombe sur le même jeune. Lui donne les papiers. Il s’éclipse dans un bureau. Un gradé apparaît, me dévisage avec une morve méchante. Peut-être parce que je porte un masque pour ne pas les contaminer avec ma crève. « Tu peux lui donner, c’est bon. » Pour qui il se prend ? Si je n’étais pas fiévreux et faible, je lui aurais demandé des explications. Pendant quelques secondes, j’étais black et subissais un délit de faciès.
Jeudi 2, Balaruc
« Tu t’accroches au livre » me dit un ami qui passe pourtant son temps à parler de livres dans ses vidéos. Il y a donc chez lui une injonction contradictoire ou un brouillage cognitif : le livre serait allé au bout de son histoire, en même temps on s’en détourne avec difficulté à cause de son prestige.
Le livre est-il désuet ? J’espère avoir démontré le contraire dans Le livre contre-attaque. Certaines choses ne se démodent pas vite contrairement à d’autres.
Au rang des indémodables : le livre, objet culturel autonome, transportable, échangeable de la main à la main, dont nous sommes possesseurs, où rien textuellement ou graphiquement n’est interdit. On peut désormais penser le livre comme un site web embarqué, ce à quoi jouent les éditions Abrüpt, mais on peut aussi en rester à une linéarité minimaliste parce qu’elle suit le temps de nos vies.
Au rang des démodables : les réseaux sociaux centralisés, propriétaires, liberticides qui sapent les bases de la démocratie, qui nous font entrer dans un espace totalitaire où les oligarques s’amusent de nos contenus, les montrent à qui ils le veulent, finissent par nous imposer leurs modes de pensée. Contrairement à mon ami, j’ai peu à peu tourné le dos à cet espace politiquement insupportable. J’observe avec désespoir beaucoup d’esprits jadis éclairés s’accrocher à ces chimères au nom de la préservation de leur audience.
Je préfère jeter des livres dans l’océan que m’accrocher à des bouts de fromages rances. Là sur Facebook, ailleurs sur YouTube, Instagram, TikTok… À faire le jeu des ennemis de la culture libre et ouverte. Le livre n’est pas démodé : il est la dernière forme de résistance culturelle contre le totalitarisme. Dans un monde qui nous sature de vidéos, ma place est dans l’immobilité du texte et des photos.
Et puis, publier, c’est coopérer avec un éditeur, c’est avoir au moins une personne capable d’investir pour vous imprimer et vous distribuer. Je suis humain, j’ai besoin de signes de confiance.
Je me croyais immunisé, j’y avais échappé jusque-là, mais j’ai le Covid (pas la Covid, j’ai le virus, et ça restera un masculin, maudits académiciens). Je vais devoir me tenir à distance d’Isa immunodéprimée par ses traitements.
Des étudiants de Science Po me contactent pour un travail sur les outils d’écriture au temps des IA. Le sujet m’intéresse. Je leur dis pourquoi pas. Ils me retournent une liste de questions qu’ils auraient pu poser à n’importe qui. J’en conclus qu’ils n’ont pas pris le temps de lire deux ou trois de mes articles. N’importe quelle IA aurait pu faire mieux. Je le leur dis. Ils m’avouent qu’ils ne m’ont pas lu. Je les envoie balader.



Vendredi 3, Balaruc
Plus trop de symptômes du covid, mais une immense fatigue. Je viens de regarder le résumé du match de foot PSG-Barça. Ce n’est pas glorieux.
Samedi 4, Balaruc
Tout ce que je peux faire : dormir. J’essaie de lire et je dors. Je n’ai pas le Covid mais la maladie du sommeil.




Dimanche 5, Balaruc
J’ai toujours peur d’être ringard. C’est-à-dire de passer à côté de mon époque. Je vois avec netteté ceux qui se pensent à l’avant-garde et se contentent de répéter des avant-gardes dépassées. Il reste beaucoup de littéraires pour rejeter la narration, parce que ce rejet était bien vu dans les années d’après-guerre. Réveillez-vous. Vous ressemblez à ces peintres qui s’enferment dans une abstraction critique du réalisme, alors que cette critique a été consommée et dépassée, et que le réalisme a depuis longtemps repris ses droits. Nous sommes une espèce narrative. Tout ce qui n’est pas narratif nous emmerde. Branlette institutionnelle. J’ai envie d’histoires. Ceux qui rejettent les histoires au nom d’une modernité frelatée m’indisposent.
Mardi 7, Balaruc
Je traîne mon covid autour de l’étang. Ce virus me prive d’énergie. Je pédale, n’ayant la force de rien d’autre. Vendredi, je donnerai un premier cours à la fac de lettres sur l’IA. Je n’ai rien préparé. Envie d’improviser. J’ignore tout des étudiants en L3 pro, futurs chargés de com et journalistes. Je ne connais ni leur niveau technique, ni leurs désirs, ni leurs compétences ou projets.
Jeudi 9, Balaruc
Nous sommes boulevard des Casernes, à Sète, arrêtés au feu, en route vers l’hôpital. Trois voitures devant nous, un gars sort de sa bagnole et commence à rouer de coups un gars sur un scooter. Les deux conducteurs intercalés se barrent sans rien tenter. Je suis obligé de rentrer dans le tabasseur pour lui faire comprendre qu’il perd les pédales. Il me regarde les yeux exorbités. Un jeune d’une trentaine d’années. La société est malade. Les gens deviennent fous. Nous sommes bouleversés. Isa n’avait pas besoin d’une telle émotion.
Vendredi 10, Balaruc
Expérience déroutante devant des étudiants en L3 Pro. Comment les aider s’ils n’ont rien de spécial à faire, à créer, à mettre en forme ? Pourquoi j’ai accepté de donner cette formation ? Les trois heures m’ont paru interminables. Et je dois encore remettre le couvert durant quatre séances ?

Samedi 11, Balaruc
Comment dire l’apathie ? L’appétence ? Je suis réduit à l’état d’amibe. Je n’aspire qu’à dormir, et le ciel est limpide, éblouissant, d’un bonheur odieux pour moi incapable de me jeter dans ses bras. Impression que je n’aurai plus jamais de désirs, de révoltes, de combats.
Dimanche 12, Balaruc
Pour éviter de me morfondre dans mon lit, à me contenter de lire et de sommeiller, j’ai rejoint des copains au nord de Béziers pour un tour à vélo. La première montée m’a été fatale, les poumons en feu. J’ai abrégé la sortie dans des paysages extraordinaires. La vallée de l’Orb est une pure merveille, surtout à l’automne quand les vignes prennent une couleur cuivre. Je n’ai même pas photographié. De retour à la maison, après une sieste, j’ai terminé de réparer le portail du jardin : j’ai remplacé la carte de contrôle du moteur. Le constructeur français proposait une carte à plus de 1 000 €, impliquant le remplacement des télécommandes. J’ai installé une carte chinoise à 50 € livrée avec quatre télécommandes. Ou quand on se fiche de nous. Le constructeur français voulait me fourguer une carte chinoise.
Sur Substack, je tombe sans cesse sur des gens qui donnent des conseils créatifs et qui ne montrent aucune créativité. J’ai visionné un long et riche interview de David Gilmour. Je me suis senti en très bonne compagnie. Qui pourrait faire parler un écrivain de cette façon, à la fois de ses sources d’inspiration, de son travail technique, de ses outils ? Je n’ai jamais rien écouté ou lu de semblable sur la littérature. En général ça baragouine, ça superlative, ça brasse du vent, ça occupe de la bande passante pour se donner bonne conscience.

Lundi 13, Balaruc
9h30 : je n’ai encore rien fait. Seulement lu quelques pages d’un roman de SF en anglais qui m’a replongé dans le sommeil. Dehors, grand bleu éternel, l’été indien. Je me force à prendre le clavier, à dire l’impossibilité de dire. Rétrospectivement on dira : « Depuis ce jour d’octobre 2025, il n’était plus le même. » Ou peut-être que ces mots, même insignifiants, participent à une reprise en main de moi-même.
J’oubliais. J’ai répondu à un message de Ploum. Il m’a pointé un article qui résume nos préoccupations. Parfois je songe à me soustraire du web. N’être accessible que par mail/rss/gemini… des modalités discrètes, hors de la juridiction des hurleurs. J’ai besoin de ça plus que monétiser mes contenus. Peut-être écrire un nouvel article sur le sujet, pour me prouver que je peux encore penser.

Mardi 14, Balaruc
Combattre la douleur (surtout celle d’Isa), l’impuissance (face à la douleur d’Isa qui me terrorise), courir pour gérer le quotidien, souffler cinq minutes, courir encore. Je m’esquive pour un petit tour à vélo durant le passage d’Annie. Je ne lis presque rien, je ne pense à rien, je suis un lombric.
Mon site reçoit de plus en plus de demandes de collaboration publicitaires : les annonceurs prennent conscience qu’à l’ère de l’IA les mots-clés et toutes les manipulations algorithmiques perdent de l’importance au profit de la recommandation humaine. Ce serait le retour du Page Rank..


Mercredi 15, Balaruc
Au-delà du Covid, du cancer d’Isa, un événement bouleverse nos vies : Émile n’est plus à la maison, les enfants sont partis. C’est comme si leur présence m’avait stimulé, et maintenant qu’ils se débrouillent sans nous, je manque de la nécessité de faire.
Je me confronte à la vieillesse, à ce que signifie devenir senior. Pour les médecins, on le devient après 70 ans. J’ai donc de la marge. Je me croyais encore gamin il y a peu. L’absence de désirs et de projets ne me laisse plus que le choix de vivre pour vivre et d’admirer la lumière sublime de l’automne.
Écrire ces mots m’effraie. Je n’ai pas réussi la semaine dernière à lire assez d’articles pour publier mon digest du dimanche. Personne n’a été choqué ni alerté ; je pourrais arrêter, tout garder pour moi. Peut-être me manque le désir d’aller vers les autres, de jouer un rôle parmi eux, d’être simplement une présence.
Ajouter un livre ne sert plus à rien. J’ai pourtant passé ma vie à écrire des livres inutiles. D’ailleurs plus aucun livre ne sert maintenant que les jeunes ne lisent plus, et que les derniers lecteurs jeunes se satisfont d’affabulations grossières. Je ne veux pas travailler pour les vieux ni être de ma génération. Mais le public des générations suivantes semble inexistant.
J’ai dépassé le désir de popularité, mais pas le désir d’utilité, de fonction, de nécessité. Il était nécessaire de réveiller Émile à 7h10. Nous partions à 7h35 pour Sète où je le déposais pour être de retour à 8h00. Il est 7h37 et je suis encore au lit. Personne ne m’a branché sur le secteur. Je trouve la force de dire mes pensées nauséabondes. Voilà mon projet : dire la faiblesse (et la mienne est relative : hier j’ai effectué une boucle de 60 km à vélo).
La faiblesse vient de la non-nécessité. De l’évidence que notre disparition ne changera pas grand-chose, hormis déposer un léger voile de tristesse dans quelques consciences. Cette situation impose une réponse basique : profiter, mais c’est une injonction vide. Je n’ai jamais su profiter que dans le faire, dans l’idée de construire, d’élaborer.
Nous avons un projet de construction, des plus primaires, des plus primitifs : une piscine pour Isa qui ne peut plus aller à la piscine publique, qui l’été ne peut plus se baigner dans l’étang sans notre aide, oui, une piscine, un non-sens écologique, pour qu’Isa puisse se détendre hors de l’accablement de la gravité.
Vivre à côté de la maladie alourdit les secondes. Beaucoup de choses deviennent futiles et non nécessaires. Alors j’écris pour m’accrocher, et les mots deviennent nécessaires à ma survie. J’ai peur qu’ils vous deviennent insupportables.
Jeudi 16, Balaruc
Denis Salem dépose des codes-barres dans l’environnement. Ils renvoient vers des articles ou des œuvres d’art. Ils encrent/ancrent physiquement le web dans l’espace, loin des robots, des IA, des likes et de toute cette merde marketing. Ils effectuent de la recommandation sociale sans réseau social, ou plutôt dans le seul réseau social qui devrait nous importer : notre monde. Ma démarche de traceur d’itinéraires à vélo n’est pas si éloignée. Ramener au terrain, au physique, à la lumière. Filiation avec Invader. Le lien ajoute une circularité. Isa pense aux Hyppos de One Minutes qui cachent des clés USB sous les bancs publics.

Si j’attends 67 ans pour toucher la retraite à taux plein, il me faudra 17 ans pour compenser le manque à gagner par rapport à la prendre en mai 2026 et gagner 20 % de moins. Alors plutôt que gagner plus à partir de 80 balais, autant encaisser tout de suite le peu auquel j’aurai droit. Qui s’amuse à effectuer ce calcul ?
Vendredi 17, Balaruc
« Le chaos précède souvent la clarté. Perdre son chemin peut être la première étape avant la découverte de qui on s’apprête à devenir. » Chaos, chemin perdu, incertitudes, renoncements… voilà où j’en suis. Donc signe que je continue de grandir. J’en doute souvent, et plus je doute, plus je me perds. Je dois changer certaines choses dans ma vie, notamment ma vie d’auteur, mais j’ignore lesquelles.
Je reçois la newsletter d’un éditeur ami. Il annonce ses sorties de novembre. Je résiste à lui envoyer un message : « Ça fait rêver. » Je ne veux pas ajouter une merde de plus à une pile de merdes déjà monumentales. Rush ne plaira à personne, peu seront ceux qui en mesureront la dimension tragi-comique, mais au moins il ne ressemble à aucun autre livre. Il est moi et moi seul (ce qui bien sûr limitera son lectorat à sa plus simple expression). Pendant ce temps, les cloneurs professionnels se gargariseront sur les plateaux et dans les pages poussiéreuses des journaux.
Samedi 18, Balaruc
Hier je suis retourné à la fac pour mon cours IA et numérique. J’ai tenté de secouer les élèves, de les sortir de leur passivité. En vain. La semaine dernière j’étais encore sous l’effet léthargique du covid, cette semaine j’allais mieux mais eux étaient toujours aussi indifférents. Vous aimez quoi ? Vous avez envie de quoi ? Rien. Des regards vagues. Je ne peux rien pour eux. J’ai fini par leur dire qu’ils m’emmerdaient.
J’ai tenté de les alerter sur le danger des algorithmes et des réseaux sociaux centralisés. « Mais tout le monde fait ça. » Vous voulez faire comme tout le monde ? Réponse : oui. Moi, j’ai toujours voulu faire le contraire des autres, et dès que je fais comme eux, je me sens mal. J’ai l’impression de ne plus m’appartenir, de ne plus exister. Eux, ça ne les gêne pas.
J’avais passé la matinée à l’hôpital avec Isa, je l’avais laissée rentrer à la maison en taxi, tout ça pour être avec des lémuriens. J’ai pensé au Cercle des poètes disparus. Comment secouer leur indifférence ? Je leur ai expliqué que devenir community manager à l’ancienne n’avait plus aucun sens. Je leur ai dit qu’on leur enseignait des trucs caducs. Que sur les réseaux sociaux il n’y avait plus de place pour les humains.
Je leur ai dit que je n’étais pas un prof, mais un centre de ressource numérique, qu’ils pouvaient m’interroger sur tout, me demander des conseils sur tout. Mais ils n’ont aucune demande. Ils croient tout savoir et ignorent tout. Ils appartiennent à cette génération qui se croit numériquement éveillée et qui n’y pige rien. En tant que vieux, ils pensent que je suis un ignare. Continuer à leur rentrer dedans, quitte à atteindre le point de rupture ? Pas sûr que ce soit la bonne méthode. J’ai accepté l’expérience pour qu’elle me grandisse et qu’elle les grandisse. Là, c’est la descente collective aux enfers.
Dimanche 19, Balaruc
Je tombe sur un graphique qui montre que 50 % des contenus web sont produits par IA depuis 2024. Je découvre qu’il a été posté des centaines de fois, mais que presque personne n’a jugé nécessaire de le sourcer. Je finis par le retrouver. Voilà en soi un des maux du web : en plus des IA, nous y côtoyons des perroquets qui ne montrent pas la moindre rigueur.

Lundi 20, Balaruc
Hier, la sortie vélo avec les copains a été moins pénible et je me suis remis à écrire un long article. Je sors peu à peu du covid et m’arrache à une vieillesse prématurée, ce qui m’a fait éprouver dans ma chair ce qu’Isa vit depuis deux ans. Je ressens son effondrement sans pouvoir le partager d’habitude. Sa souffrance physique ne devient chez moi qu’une souffrance psychologique, pas toujours simple à gérer, mais je n’ai pas besoin de me bourrer de drogues pour survivre.

Mardi 21, Balaruc
Une vidéo de Peter Leyden surréaliste. Comment quelqu’un de sérieux peut-il croire à ce galimatias d’un nombrilisme américanocentré ? Je suis resté à écouter, frappé par l’absurdité de ce qui était énoncé avec le plus grand des sérieux. Un relent des théories d’Oswald Spengler dans Le déclin de l’Occident. Qui peut encore croire qu’il existe des cycles historiques immuables, étalonnés sur des durées précises et caricaturales ? Leyden s’invente une histoire, au profit d’un discours techno-optimiste alors que l’Amérique déraille, et nous avec. Nous avons basculé dans une époque où tout le monde cherche à s’exprimer quitte à dire n’importe quoi.


Mercredi 22, Balaruc
Depuis trois jours, le bouton photo de mon iPhone me propose de choisir un filtre (éclatant, or rose, naturel, vif…) plutôt qu’un niveau de zoom. Apple me pousse à prendre des photos directement retouchées. Je bataille pour en revenir au format le plus brut. Cette imposition des filtres dit notre monde à la réalité fictive. On ne regarde plus, on ne cherche plus à en saisir la beauté, mais à impressionner ceux à qui on enverra nos photos sur les réseaux sociaux.


Jeudi 23, Balaruc
J’ai passé la journée d’hier à mettre au propre la liste des sites que je suis sur Feedly et ce matin je parcours les derniers articles publiés, sans envie de les lire, contrairement à ceux proposés par Flipboard. Ce n’est pas logique. Je suis des auteurs que j’apprécie, qui partagent mes préoccupations, et ils ne m’inspirent pas alors que Flipboard me bombarde d’articles de provenances diverses, la plupart affligeants, mais où se glissent des pépites que je sélectionne pour mon digest de la semaine.
J’imagine que mes propres textes produisent le même effet que ceux de mon Feedly, comme si partager les pensées des autres nous fatiguait, comme si on voulait en revenir aux faits, aux expériences, aux théories, aux histoires… pour voir en quoi elles pourraient influencer nos vies.
J’écris des articles qui ressemblent à ceux que je ne lis pas. J’écris pour penser le monde, pour tenter de ne pas m’y perdre. Je ne cherche pas à informer, mais à dérouler un processus mental et peut-être à l’inciter. Cette lecture demande un effort, de la disponibilité, alors que les articles de Flipboard se picorent comme des bonbons. Suis-je devenu un lecteur fainéant ?
Vendredi 24, Balaruc
Chercher à se faire connaître quand tout le monde recherche la même chose relève de l’impossible pour la plupart. Nous avons déjà atteint le seuil de saturation informationnelle.
Troisième cours en L3. Seulement quatre élèves et une séance plus intéressante. On discute, on débat. Je leur montre la vidéo de Peter Leyden et leur demande de réagir. Comme moi, ils aiment le graphique qui explique que quand une époque s’achève, une autre émerge. Ils sont très critiques sur tout le reste, ce qui me rassure. Constat : on est tous perdus, on sent que tout change, souvent en mal, que la politique part en couille avec le climat, et pas beaucoup d’espoir de vivre des choses intéressantes. Mais peut-être que nous vivons une phase passionnante : il nous faut tout réinventer, à commencer par nous-mêmes.
Samedi 25, Balaruc

Ça me donne froid dans le dos. Dans Rush, je liste les dictateurs qui ont réécrit l’histoire et j’annonce que les IA feront la même chose pour servir leur projet totalitaire. Quand la réalité rattrape la fiction.
J’ai beaucoup joué avec les IA pour me seconder dans l’écriture et le fais de moins en moins, comme si j’avais épuisé cette piste. Durant tout l’été, j’ai écrit un texte laissé pour le moment en jachère, sans jamais les consulter. Elles me servent toujours quand je code et pour mille autres choses, comme corriger des textes, mais je ne vois plus comment les employer pour me stimuler. J’aimais les premières versions parce qu’elles étaient fautives. Les nouvelles sont moins fantaisistes et moins inspirantes. Je poursuis cette idée en discutant avec Sébastien Bailly. On en arrive à la conclusion que les IA pourraient révolutionner l’écriture collaborative.
Une sorte de blague : « Une carotte, c’est bon, sans le a c’est beaucoup moins bon. » Je demande aux IA d’autres transformations qui pourraient être amusantes, elles ne trouvent rien de bien excitant : palace → place (le palace sur la place), trace → race (les traces de races oubliées), grange → range (Il range la grange), plage → page (sur la plage, lire une page ou deux), corde → code (la théorie de corde n’est qu’un code informatique), poire → pore (la poire n’a pas de pore).
Dimanche 26, Balaruc
Auteurs qui ne citent plus leurs sources, qui clonent les articles et les posts efficaces… dans quel monde vivons-nous ? Plus personne n’a de fierté ? Exemple de cette pratique : un article sur le courant nord-atlantique cloné d’un article du Guardian, auquel il n’ajoute rien (l’IA ayant presque le culot de citer sa source). Idée : créer un journal expérimental pour tester cette pratique sur un sujet de niche.
Maria Popova cite Annie Dillard et me donne envie durant un mois de tous les jours m’asseoir au bord de l’étang, le photographier et dire ce que je vois, ce que je ressens, ce que ça m’inspire. « Twenty minutes from my house, through the woods by the quarry and across the highway, is Hollins Pond, a remarkable piece of shallowness, where I like to go at sunset and sit on a tree trunk. » (À vingt minutes de la maison, à travers les bois près de la carrière de l’autre côté de l’autoroute, se trouve Hollins Pond, une étendue d’eau peu profonde où j’aime aller au coucher du soleil pour m’asseoir sur un tronc d’arbre.) Traduction maison parce que les IA produisaient des résultats médiocres.
Lundi 27, Balaruc
Je lis des textes effrayants, comme cet article décrivant la collusion entre Musk et Poutine. Quand je travaille à un projet, je ne m’abandonne jamais à cette dispersion matinale, je replonge dans ma matière et ne m’intéresse à rien d’autre.
« Je me rends compte que je gagne des abonnés Substacks surtout quand je poste des notes plutôt que des articles, ce qui est un biais algorithmique pour nous pousser à utiliser la fonction sociale qui fait de plus en plus ressembler Substack à un réseau social comme un autre. » J’ai posté ce commentaire en note, puis découvert un article disant la même chose en cent fois plus de signes, avec injection IA partout. Les réseaux sociaux nous poussent à perdre du temps chez eux, ils nous mettent en concurrence plutôt que nous laisser vivre. Je ne reste sur Substack que parce que je résiste à cet engrenage, que parce que cette mécanique n’est pas une condition nécessaire pour utiliser Substack (ce qui n’est pas le cas ailleurs, même sur Mastodon).
Jusqu’à ce que la fin du monde nous sépare : un des rares films qui m’a réjoui ces derniers temps.
Mardi 28, Balaruc
Les plus ardents ennemis des réseaux privatifs ont sur Mastodon, un réseau libre, non-propriétaire, le même désir de voler l’attention que s’ils agissaient ailleurs. Ils ont changé de crémerie mais pas de comportement. La véritable sagesse serait de fermer tout réseau dit de près ou de loin social. Mais pourquoi ne pas fermer son mail, pourquoi ne pas arrêter d’écrire, pourquoi ne pas se faire ermite ? C’est une question d’équilibre : réduire sans se couper des autres sans qui nous serions malheureux. Chercher son point de bonheur maximal.



Jeudi 30, Balaruc
Dans la nuit, une idée de roman ou plutôt de fable postapocalyptique, un The Road inversé, ou un Vieil homme et la mer métaphorique, une idée si simple que son écriture serait terriblement difficile, une idée que j’attendais depuis longtemps et que les circonstances de la vie m’ont donné. Pas besoin d’en dire davantage, la laisser mûrir et peut-être me mettre au travail.

Vendredi 31, Balaruc
Drôle de mois d’octobre qui s’achève, commencé avec mon covid et les douleurs extrêmes d’Isa, illuminé par la solidarité des amis, extraordinaires de présence, de disponibilité, qui passent à la maison déposer des plats amoureusement préparés — vous me donnez beaucoup d’espoir quant à l’humanité —, et je termine cette séquence noyé dans le code comme j’en ai l’habitude de temps à autre, au clavier de 4h à 22h, quand je ne prépare pas à manger ou ne fais pas les courses. Une fuite peut-être, mais peut-être aussi un espoir.