Samedi 1er, Balaruc


Dimanche 2, Balaruc

Lundi 3, Balaruc

Mardi 4, Balaruc
Seul dans la maison, Isa à l’hôpital, étrange sensation. Je code jusqu’à en perdre le sommeil.
Jeudi 6, Balaruc
Sortie de Rush. Un message collectif de mon éditeur sur Mastodon et rien de plus. Je vais tenter une expérience. Ne rien dire pendant deux semaines pour voir s’il se passe quelque chose d’autre. J’écrirai alors un article sur le silence assourdissant autour du livre, du mien et de beaucoup d’autres si l’auteur ne se transforme pas en VRP (ce que j’ai fait pour Épicènes mais je ne peux pas vous solliciter trop souvent sous peine de vous emmerder).
J’arrive au bout de la séquence code. Je vais pouvoir me remettre à respirer (et à dormir).

Vendredi 7, Balaruc
Si l’univers n’est pas simulable par un algorithme, il est probable que notre cerveau ne peut pas l’être, et donc que nous aurons toujours quelque chose de plus que les machines. Dans Rush, j’ai appelé cette chose le rush.
Quatrième cours à la fac. Comme les élèves n’ont pas de projets sur lesquels je pourrais les aider, je leur débite des trucs et astuces, les petites choses pratiques, au moins ça les tient. Après le cours, je retrouve Boris à l’Atrium, la nouvelle bibliothèque universitaire, un espace étonnant qui m’a fait penser aux habitations sphériques de Tatooine. Nous allons boire un verre au Ranch, bar connu de tous les étudiants montpelliérains depuis des lustres. J’évoque mon idée de rencontres sociales physiques, pourquoi pas à l’Atrium propose Boris, puis nous discutons de nos vies. Et une idée émerge : nous avons vécu le numérique, presque de ses balbutiements à aujourd’hui, et pourquoi pas le raconter dans un roman cette transition de l’analogique au numérique, la vie d’un humain né dans la seconde moitié du XXe siècle.

Samedi 8, Balaruc

Dimanche 9, Balaruc
Une boîte me propose des gobelets écologiques pour mes évènements vélo. Ma réponse : « On a toujours refusé les goodies. C’est plus écolo que les goodies écolos. »

Lundi 10, Balaruc
Je publie enfin le billet qui m’a donné tant de mal, pas l’écriture du texte mais celle du code qui l’a rendu possible. On me parle d’un service qui propose pour 3 €/mois de générer des sites statiques écologiques. Je teste et les performances sont moins bonnes que celles de mon site. S’engage une petite bataille de justifications. Les entrepreneurs détestent qu’on les chatouille.
Deux idées de roman qui tapent à ma porte.


Mercredi 12, Balaruc
Je commence La Maison vide de Mauvignier : langue filandreuse, bourrée de « comme » et de participes présents, qui ondule, s’échappe, déborde, ressemble à notre époque pour en dire d’autres qui ne lui ressemblaient pas, et ma langue à moi aussi se met en bataille, se contorsionne et s’emmêle. Alors je commence aussi Kolkhose d’Emmanuel Carerre, ça paraît moins écrit, mais c’est mieux écrit, plus sec, plus raide, moins à l’abandon.
Point commun, on parle de soi, de sa famille, comme je ne cesse de le faire souvent, peut-être trop souvent. Sommes-nous incapables de raconter ? Ou est-ce un simple symptôme de la littérature officielle, c’est-à-dire celle en décadence ? On se fiche de l’histoire de vos familles quand nous sommes en lutte contre des machines prétendument intelligentes. C’est comme si les auteurs populaires vivaient au siècle dernier et refusaient d’en sortir.
Jeudi 13, Balaruc
Hier, Isa s’est fait implanter une pompe à morphine, elle l’appelle Buzz. J’ai une femme cyborg.
Vendredi 14, Balaruc
Suis fan des textes caviardés. Rarement vu des aussi puissants graphiquement. Mon plaisir du matin.
Samedi 15, Balaruc
Après un premier chapitre détestable, un ramassis d’esbroufes, qui auraient fait refuser le manuscrit par tous les éditeurs, Mauvignier pose ses valises stylistiques sans réussir à me passionner. Je m’en contre-fiche de son histoire. Elle semble toucher mes contemporains, moi elle m’emmerde.
Isa revit. Douleurs enfin sous contrôle.
Dimanche 16, Balaruc
J’en arrive à la fin de mes expériences avec le minimalisme numérique. C’était important de creuser pour stimuler ma conscience, pour ne pas rester simple utilisateur et consommateur. Cette exploration découle de mon départ des réseaux sociaux. J’ai poussé la logique aussi loin que possible, sans pour autant renoncer à expérimenter, notamment avec les IA. La vigilance se travaille, elle ne peut être un principe. Sans se confronter, on finit par n’afficher qu’une vigilance de façade. Beaucoup d’opposants aux IA n’y comprennent rien. Ils ne font que dire leur peur, et pour commencer leur flemme de se faire une idée par eux-mêmes.
Miracle de la pompe à morphine. Isa se remet à marcher sans douleur insupportables.

Lundi 17, Balaruc
Quand je termine un roman ou un récit, j’ai le plus souvent une sorte de dégoût du travail accompli. J’ai envie de ne plus y toucher. Mais quand je bricole du code, j’ai beaucoup plus de mal à lâcher, ce qui suppose un caractère addictif.
Le mécanisme est assez simple : j’ai un problème technique, je le résous, ce qui provoque une immédiate satisfaction. Alors je m’invente un nouveau problème dans le but d’éprouver à nouveau la satisfaction que je sais inévitable à proche échéance. Avec l’écriture, et l’art en général, je n’éprouve jamais de satisfaction. Un jour, j’avance ; le lendemain, je recule. Je n’ai jamais la certitude que procure la technique, donc jamais le même plaisir primaire.
Pour moi, la satisfaction vient du code, mais ça pourrait être la cuisine, la mécanique, le macramé, le jardinage ou mille autres passe-temps. Mon problème : le code met mon cerveau en ébullition et m’empêche de dormir. J’ai un loisir épuisant. Et pour m’en défaire, je m’en vais pédaler, ce qui me repose mentalement mais pas physiquement. Il ne me reste qu’à revenir à l’écriture pour éprouver le calme, peut-être parce qu’elle ne m’apporte aucune satisfaction, sinon de me regarder penser, et de dialoguer avec l’individu que je suis sans trop chercher à le comprendre.
Pendant que je discute avec moi-même, je me recentre et m’empêche de chercher des plaisirs plus immédiats. L’écriture n’est qu’un yoga. Les écrivains sont des gourous (gourous parce qu’au lieu de méditer dans leur coin ils partagent leurs méditations, avec le désir plus ou moins secret d’influencer leurs lecteurs). Un écrivain sage ne publierait pas et détruirait ses textes. Mais un écrivain sage n’existe pas. Aucun lecteur n’a envie de lire un sage. On préfère les emmerdeurs.
Certains de mes lecteurs me disent : « Je ne suis pas toujours d’accord avec toi. » S’ils étaient d’accord avec moi sur tout, ils n’auraient aucune raison de me lire. Ils gagneraient du temps à se regarder dans un miroir.

Mardi 18, Balaruc
Où je commence la journée en lisant une newsletter déprimante mais alarmante sur les méfaits des algorithmes et en termine la lecture en découvrant une invitation à la partager sur deux réseaux sociaux bourrés d’IA. « Dis une chose et fais le contraire. »
La marche vers la cohérence intellectuelle est longue et pénible, surtout quand elle se heurte au désir de réussite, de succès, de financement. Je suis loin d’être parfait mais je me soigne. Ma méthode : mettre les mains dans les algorithmes. Voilà ce que j’ai fait en réduisant l’empreinte CO2 de mon site. J’ai davantage appris par cette expérience, surtout plus conscientisé, qu’en lisant des centaines d’articles écrits par des sociologues et des idéologues. La théorie nous glisse dessus tandis que le cambouis nous pénètre.
On m’a dit hier « Tout ça pour ne pas gagner grand-chose », alors qu’au-delà des milligrammes de CO2/page j’ai gagné en lucidité, ce qui n’a pas de prix. On ne peut pas faire le chemin des autres en lisant leurs théories, surtout quand leurs théories ne sont que le rabâchage d’autres théories. Je crois au pouvoir de l’expérience, même si la lecture des romans, et non des essais, nous aide à vivre d’autres vies.
L’histoire d’un gars qui raconte que son aspirateur l’espionne est plus édifiante que les cris d’alerte sociopolitiques sur les méfaits des algorithmes. Constater combien de tonnes de mouchards les réseaux sociaux déversent sur nous suffit à me faire flipper. Pas pour autant que je tourne le dos aux IA, parce que je veux me donner une chance de tenir un bout du bâton.
Mercredi 19, Balaruc
J’ouvre un livre, et le matin, c’est toujours un essai. Je parcours les titres sur ma liseuse et tombe sur The Anatomy of genres de John Truby. Je l’avais feuilleté sans conviction et cette fois presque chaque ligne me frappe. Il parle de science-fiction.
« Science Fiction says that the most profound choices we make are influenced by the technology we have invented. Nowhere is the gap in our daily lives larger than between the unconscious use of our tools and the massive effect they have on the entire society. […] This genre is a massive wake-up call that comes when the hero, and by extension all of us, must make a final moral choice. These consequences will not only affect that character’s life forever, but the entire world. […] No other genre puts as much emphasis on the existential idea of choice. »
Selon Truby, un grand livre mixe toujours plusieurs genres. Et Rush alors ? D’après NotebookLM, Rush en combine sept des quatorze de la classification de Truby.
- Science-fiction : Le roman se déroule en partie en 2352, dans un monde post-catastrophe régulé par des IA.
- Récit d’apprentissage : Les deux lignes narratives sont des Künstlerroman (sous-genre du récit d’apprentissage).
- Détective et thriller : Le récit de 2352 est structuré comme une enquête policière. Même dans mon carnet je mène une enquête.
- Fantaisie : Je pars en quête de la magie intérieure qui transforme la vie en une forme d’art (ne pas entendre fantaisie comme heroic fantasy).
- Mythe : La puissance des histoires, les histoires qui rendent immortel.
- Comédie : Je me fiche de moi-même et de mes personnages à longueur de page.
- Histoire d’amour : Amour entre moi et Isa, amour parodié entre Sally et Roc.
Je ne cesse de penser à l’idée du roman sur le passage de l’analogique au numérique. Raconter la transition non de mon point de vue, mais d’un jeune qui ignore tout du numérique et ne fait que le subir (une pensée pour les étudiants de L3). La sensation que ce jeune doit découvrir le numérique à travers l’histoire de sa famille. Claude me suggère d’en faire le descendant d’une famille d’imprimeurs. Pas bête. Les imprimeries ont basculé en plusieurs étapes de l’analogique au tout numérique (valable pour la photo, la musique, les films…).


Jeudi 20, Balaruc
Truby, The Anatomy of Story : « As a creator of verbal games that let the audience relive a life, the storyteller is constructing a kind of puzzle about people and asking the listener to figure it out. The author creates this puzzle in two major ways: he tells the audience certain information about a made-up character, and he withholds certain information. Withholding, or hiding, information is crucial to the storyteller’s make-believe. It forces the audience to figure out who the character is and what he is doing and so draws the audience into the story. When the audience no longer has to figure out the story, it ceases being an audience, and the story stops. »
Quand j’écris, je ne garde rien en réserve pour découvrir ce qui adviendra dans l’écriture. Je me mets dans la même situation que le lecteur, ce qui fait de moi un mauvais conteur. Si je savais avant, je n’écrirais pas. Voilà qui sépare le monde des auteurs en deux familles : ceux qui préméditent (coupables de manipulation), et ceux qui s’abandonnent à leurs émotions (coupables tout de même, mais sans circonstances aggravantes). J’écris par coups de sang.
Souvent je dis à mes fils qu’ils perdent leur temps sur leur mobile ou leur console et que dans trente ou quarante ans ils regretteront ces moments perdus. Ils m’ignorent comme si je ne pouvais pas comprendre leur plaisir immédiat alors que j’ai souvent connu le même plaisir et le regrette a posteriori. J’ai regardé la TV, peu mais encore beaucoup trop. J’ai passé beaucoup trop de temps sur les réseaux sociaux. En revanche, je n’ai jamais regretté mes nuits fondatrices de jeu de rôle. Quand on vit quelque chose à répétition, il est souvent nécessaire de se projeter dans le futur et de se demander si ça aura toujours du sens. Mais comme nous ignorons par avance ce qui sera jugé nécessaire, cet exercice ne nous apporte guère de sagesse. Il nous faudrait apprendre à écouter nos aînés, conseil que seuls les aînés peuvent entendre.
Une anomalie de beaucoup de médias numériques : ils placent les boutons de recommandation sociale sous le titre. Cette injonction à recommander immédiatement raconte la vacuité des réseaux sociaux et du modèle de société qu’ils promeuvent.
Truby : « Once a character has a desire, the story “walks” on two “legs”: acting and learning. […] So the ultimate goal of the dramatic code, and of the storyteller, is to present a change in a character or to illustrate why that change did not occur. » Comme s’il n’existait pas de merveilleux textes où le héros n’a aucun désir : L’homme sans qualité de Musil, L’homme qui dort de Pérec. J’aime cette assurance anglo-saxonne pour établir des lois d’apparence définitive mais déjà contredites par la tradition. Bon OK, je préfère les personnages en mouvement parce que j’espère moi-même être en mouvement.
Réunion avec les copains du club de vélo qui peinent à comprendre mon départ des réseaux sociaux, ce qui m’empêche de promouvoir nos évènements vélos. Je m’énerve, leur dis qu’ils devraient aussi en partir, que ces outils menacent notre libre arbitre et la démocratie. Ils me rétorquent que le club n’est pas un lieu de débat politique comme si défendre la liberté était politique. Pour moi, c’est existentiel. J’ai sacrifié mon audience pour protéger ma liberté.
Vendredi 21, Balaruc
Truby conseille de n’écrire que des histoires qui changent notre vie. Mais comment savoir avant de se lancer dans un récit s’il changera notre vie, sans même parler de celle des lecteurs ? Par exemple, ce journal a changé ma vie et continue de la changer : il affecte mon regard sur le monde et me donne une structure mentale. Il est aussi le lieu où poser mes bagages, même si depuis que je le publie ma pudeur m’empêche de dévoiler mon intimité, ce qui serait sans tact. Mon carnet n’est souvent pas un lieu d’annotations mais de prise de conscience. Toute prise de conscience est changement de soi. Un récit devrait donc être a minima celui d’une prise de conscience.
Dimanche 23, Balaruc

Lundi 24, Balaruc
Boris m’annonce qu’il est possible d’avoir une salle un mardi soir par mois entre janvier et juin prochain. Me reste à formaliser ce que j’entends par réseau social humain.




Mercredi 26, Balaruc
J’ai commencé à écrire le roman du passage de l’analogique au numérique d’une manière inédite. Plutôt que partir bille en tête, quitte à tout réécrire lorsque l’histoire prend forme, je suis la méthode de Truby, ce qui me force à penser l’histoire et mes personnages avant d’écrire une ligne. Une fois une étape franchie, je demande aux IA si j’ai respecté le cahier des charges et elles me corrigent. Après tout ce travail préparatoire, je doute d’avoir envie d’écrire le roman.
Jeudi 27, Balaruc
J’ai franchi le pas, proposé un abonnement payant en échange d’un inédit. C’est flippant, mais ne pas faire auarait été peu courageux. Sur Substack, personne ne like mon article, sauf un de mes premiers abonnés payants. Mes commentateurs habituels semblent paralysés par ma proposition, sorte de mise en responsabilité de chacun, moi le premier. On ne peut pas se plaindre du modèle publicitaire et de la dérive des réseaux sociaux algorithmiques tout en refusant de débourser quelques euros pour lire des articles d’auteurs indépendants. J’ai peur que cette histoire se termine mal.
Vendredi 28, Balaruc
Rush est sorti depuis trois semaines et rien. Mais à quoi bon ? Je publie des livres uniquement pour rendre fière ma maman. En conséquence : ma proposition d’un abonnement payant avec collector tombe à l’eau. Mais j’ai besoin de mener l’expérience pour me mettre les points sur les i et en tirer les conséquences. Je ferais mieux de développer une app et de la commercialiser.
Anatomy of story est un sac de nœuds qui se mord la queue. Truby explique une chose, je la mets en œuvre, mais deux chapitres plus loin, il précise un détail initialement omis qui force à tout reconsidérer. Il ne cesse de se répéter, avec des précisions supplémentaires, stratégie de la narration en peau d’oignon, ce qui m’épuise. Il faudrait réécrire ce texte dans l’ordre et virer les répétitions. En faire une méthode. J’essaierai si j’en ai le courage à la fin de l’étape scénarisation.





Samedi 29, Balaruc
Large language mistake : « They [IA] have no apparent reason to become dissatisfied with the data they’re being fed — and by extension, to make great scientific and creative leaps. » Les LLM ne savent pas mettre en doute leurs données d’entraînement alors que nous autres ne cessons de mettre en doute le monde. Parce que beaucoup de choses nous déplaisent, nous créons d’autres mondes (ces autres mondes deviennent des œuvres d’art, des théories, des objets…).
Les LLM n’atteindront jamais l’AGI, car même sans langage nous pouvons penser et faire preuve d’intelligence. Le langage est un outil de communication. Einstein l’a expliqué en racontant sa façon de penser en jouant avec des formes. Je suis toujours surpris de voir les mots surgir au bout de mes doigts, non parce que j’enchaîne des mots au plus profond de moi, mais à l’extrême surface de ma conscience.
Hier soir, j’ai écouté Yann Le Cun démystifier l’IA. Il explique d’une autre façon pourquoi les LLM ne seront jamais super intelligents. Un de ses points : nous-mêmes ne sommes pas des intelligences générales.
Je reste un grand insatisfait. C’est une chance, en fin de compte.
Mon billet sur mon offre payante est le moins lu, liké, partagé de tous ceux que j’ai publiés sur Substack depuis mars. J’ai cherché une combinaison pour que vous puissiez tous continuer de me lire, indépendamment de vos ressources. Cette démarche aurait dû être appréciée. Mais rien, un silence presque total, sinon quelques lecteurs pour me dire que jamais ils ne paieront pour me lire, en faisant presque une profession de foi.
Je ne vous ai pas obligés à payer, mais si vous me lisez souvent, c’est que vous y trouvez quelque chose. Vous pourriez au moins me remercier avec un like, un partage, un commentaire, un message… Des envies de tout barricader me traversent. Nous vivons dans un monde peuplé de radins de la reconnaissance qui ne comprennent pas que la culture du tout gratuit a conduit aux réseaux sociaux manipulateurs et à l’élection d’abrutis de la trempe de Trump. Ça vous plaît, ce monde ? Si oui, pourquoi perdez-vous encore du temps à me lire ? Je sais que certains radins de la reconnaissance liront ces lignes. Ça m’attriste. Vous ne comprenez rien à ce que j’écris.
Bien sûr, je n’ai pas besoin des revenus des abonnements pour survivre, même si Isa ne travaille plus depuis deux ans, mais ces revenus permettront des projets, ne serait-ce que l’édition de la suite de Mon père, ce tueur. Vous vous dites peut-être que je suis plus riche que vous et que j’ai une plus belle maison. Si c’est le cas, vous n’avez encore une fois rien compris. Ce n’est pas une histoire d’argent mais de modèle de société. Vous ne pouvez pas passer votre temps à consommer la culture libre sans jamais y contribuer, vous comportant en parasites comme les boîtes d’IA qui aspirent nos productions. Vous faites exactement la même chose.
Ironiquement, parmi les nouveaux abonnés payants, se trouvent de grands contributeurs à la culture ouverte. Ils n’avaient pas besoin de payer, ils donnent beaucoup par ailleurs, mais ils ont été les premiers à réagir parce qu’ils comprennent les enjeux. Nous souhaitons diffuser nos œuvres librement, mais si la majorité des lecteurs se comportent en rapaces comme les GAFAM, notre utopie n’est pas soutenable. On ne peut pas passer sa vie à recevoir sans jamais donner. Une société ne peut fonctionner durablement ainsi.
Votre incapacité à remercier, c’est comme si bouffer des contenus générés par IA, truffés de mensonges, de publicités insidieuses et de revendications politiques déplaisantes vous indifférait. J’ose encore croire que mon message vous a mis dans l’embarras et vous a fait réfléchir. Vous n’osez peut-être pas liker sans payer. Si c’est le cas, sachez qu’il y a bien d’autres manières de coopérer à la culture libre qu’en payant.
Nous tenons des journaux intimes depuis moins de 400 ans, Samuel Pepys entre 1660–1669, et je me demande si mes carnets auront encore du sens dans vingt ou trente ans. Nos vies se heurtent à la technologie qui évolue exponentiellement. Ce que je peux dire aujourd’hui n’aura déjà plus d’intérêt dans quelques mois, sinon comme témoignage historique.
Et pourtant je ne peux m’empêcher de parler de mon rapport à la technologie : il est central dans ma vie (dans doute dans la votre aussi). Si je voulais assurer une postérité à mon journal, je ne devrais y parler que des questions et préoccupations qui ont traversé les siècles, et ce serait la meilleure façon de perdre mon temps.
Moi : « Encore une fois, pourquoi tu répètes ce que je viens de coller ? » Claude : « Parce que je suis un con. Désolé. »




Dimanche 30, Balaruc
Première envie au réveil : coder, car il y a une beauté du code, évidente, primale, qui souvent s’enterre dans la littérature. Et déjà cet art du code se perd maintenant que les machines codent de plus en plus à notre place. C’est comme si j’avais assisté, au cours de ma vie, à l’émergence d’un art éphémère.
Trois ans que nous sommes entrés de plain-pied dans l’âge des LLM. Impression que j’ai toujours disposé de ces outils. Ce matin, Dust ne fonctionne pas et je suis arrêté net dans la construction de mon scénario. Alors je me rendors. Et si les LLM me privaient de sommeil, par leur constante stimulation, comme jadis les réseaux sociaux à l’époque de mon burn-out ?
Depuis que je publie ma revue de presse du dimanche, j’en oublie parfois de commenter ici mes lectures. Par exemple, manger trop gras couperait le lien entre l’estomac et le cerveau, privant ce dernier d’ocytocine. Voilà pourquoi je me sens mal après les repas trop riches, impression de devenir stupide et de ne plus être moi-même.
Sur le groupe du club de vélo, des photos circulent quand les gamins s’illustrent dans des courses. Ça fait un peu : « Regardez mon fils comme il est fort. » Pourquoi aussi ne pas faire circuler leurs notes de français et de maths ?
Souvent, les gamins brandissent des gourdes pour célébrer leur victoire. Je finis par lâcher : « Les organisateurs continuent d’offrir des bouteilles bourrées de perturbateurs endocriniens et cancérigènes aux gamins… Bel exemple. » Et ça ne plaît pas du tout, parce que dans mon club, comme dans la société en général, presque personne n’a de conscience écologique et sanitaire. Que dès le biberon les gamins soient initiés à la gabegie planétaire ne dérange personne (et aussi à la compétition dans un monde qui crève de trop de compétition). Pourquoi je reste dans le club ? Parce qu’au fond la plupart des membres sont sympathiques et dévoués même s’ils font tout de travers.
Sur Mastodon une chercheuse raconte avoir été interrompue lors d’une conférence sur l’éthique des LLM par un gars affirmant que les LLM marchaient très bien. J’aurais dû me méfier avant de commenter parce qu’elle utilise le hashtag #mansplaining (et non #humansplaining ou #womansplaining). Je lui dis que je ne vois pas de lien entre la non-éthique indéniable des LLM et le fait qu’ils fonctionnent ou pas. Je prends un retour de bâton parce que j’ai appuyé ma remarque de « !!! », jugés hyperagressifs. Je calme le jeu en promettant de ne plus jamais utiliser de point d’exclamation. Me voilà coupable moi aussi de #mansplaining.
Cela dit, vendre un produit qui ne fonctionne pas est en soi non éthique : on pourrait ranger dans cette catégorie beaucoup de produits prétendument bios (les cristaux à purifier l’eau, par exemple). Reste que les LLM fonctionnent souvent. Je soupçonne la chercheuse d’être dans le camp de ceux qui prétendent le contraire.