Lundi 1er, Balaruc
Depuis que j’utilise la même coloration pour mon site et mon éditeur de texte, il m’arrive de cliquer sur une de mes pages web pour tenter de l’éditer. Parfois, j’insiste et peste comme s’il y avait un bug. Mais pourquoi le web n’est jamais devenu éditable, sans une montagne de scripts ?
Jeudi 4, Balaruc
Des mecs contre les algorithmes et les IA font la pub de leurs livres et articles avec les algorithmes et les IA. Ils n’ont honte de rien. Mieux un livre contre les IA avec en couverture une image générée par IA. Je répète cette attaque mois après mois en la variant, mais la malhonnêteté intellectuelle n’en finira jamais de me révolter.
Quand tu sors un livre sans qu’il ne provoque la moindre vaguelette à la surface d’un étang par ailleurs fort calme et que, dans le même temps, tu commences à en écrire un autre, c’est tout simplement que tu places ton plaisir d’écrire par-dessus tout.
On croyait les douleurs d’Isa derrière nous et elles redoublent ce matin, explosion invraisemblable que seul un shoot de morphine soulage.
Beaucoup de mes articles commencent par des notes ici qui enflent, puis s’allongent. Message à mes successeurs (probablement artificiels) : une édition intégrale de mes carnets devrait comprendre mes articles.



Vendredi 5, Balaruc

Samedi 6, Balaruc
Après deux semaines de travail préparatoire, et plus de 200K signes de notes selon la méthode Truby, je commence enfin à écrire le roman. J’avais peur que ce soit ennuyeux, mais connaître le contexte général et le sens de l’histoire me permet de mieux me concentrer sur la narration et l’écriture. Déjà de nouveaux éléments narratifs émergent. Je découvre que l’IA me permet d’écrire ce que je n’aurais jamais écrit. Elle ne travaille pas à ma place, mais en tant qu’assistante elle m’aiguillonne sans relâche et me force à me poser à répétition les questions de Truby.
Première sortie culturelle d’Isa depuis des mois. Nous profitons du passage de Sam pour aller au théâtre à Sète. Spectacle puissamment visuel, décors et lumières extraordinaires, moments poétiques alternent avec scènes festives, parfois drôles, et les spectateurs ridicules applaudissent devant les acrobaties comme au cirque ! Isa bouleversée de voir de jeunes corps en pleine forme s’agiter sur la scène et au-dessus dans le vide.





Dimanche 7, Balaruc
Au réveil, je tombe sur un nouveau délire inquiétant de Musk. Je sais que beaucoup de gens préfèrent fermer les yeux, mais tel est désormais l’état du monde. L’Europe devient un des derniers bastions de la démocratie. En tout cas, le clair adversaire des totalitaires.






Mardi 9, Balaruc

Mercredi 10, Balaruc
Retour des douleurs intolérables. Demain Isa sera hospitalisée pour une série d’examens.
Jeudi 11, Balaruc
Cette nuit Isa a trébuché, s’est affalée, brisant d’un coup de tête un pot d’épines du Christ. Elle hurle, je la trouve ensanglantée. Belle estafilade. Deux points nécessaires.


Samedi 13, Balaruc
Isa va mieux, cause des douleurs identifiées, une infection urinaire, tout devient indéchiffrable quand une maladie s’ajoute à une autre. Malgré tout rien n’est clair, aucune explication ne s’impose.
Je découvre les larmes aux yeux l’œuvre d’Hiroshi Yoshida. Merveilleux paysages. Suis resté bloqué sur une de ses marines. J’aimerais écrire comme ça, photographier comme ça, me remettre à dessiner comme ça. Un éloge du regard.


Mercredi 17, Balaruc
Je suis incapable d’écrire des notes dans mon journal à cause de la tempête émotionnelle, alors je fuis dans la fiction, explorant des terres nouvelles.
Jeudi 18, Balaruc
Si les générateurs de vidéos sont capables de créer des mouvements réalistes, par exemple celui d’un ballon qui rebondit, c’est qu’ils ont intégré la physique alors qu’aucune loi physique ne leur a été enseignée. Ils déduisent la physique par la seule observation, par corrélation. Ils la reproduisent sans les équations de la dynamique. Peut-être que leur modélisation de la physique est supérieure à la nôtre. Seront-ils bientôt capables de prévoir des phénomènes qui nous échappent ?
Dimanche 21, Balaruc

Mercredi 24, Balaruc
Antivax, anti-IA, anti-Arabes, anti-Juifs, nous vivons une époque où les anti font de l’audience parce qu’ils séduisent les algorithmes de recommandation, et se font eux-mêmes les sujets de boucles de feed-back positif qui renforcent leur anti.
J’adore quand un article dit qu’un intellectuel est un des seuls lucides en France et quand, pour justifier sa lucidité, on le cite et le prend en train de se tromper.
« Ça (l’IA) ne vaut pas le coup. » Encore le genre de remarque vide de sens jetée en l’air. La photo ne valait pas le coup en un temps. C’est devenu un art majeur. Les géométries non euclidiennes ne servaient à rien, puis Einstein est passé par là. Et ainsi de suite. Dire ça ne vaut pas le coup, ça revient à dire : « Ce truc me fiche la trouille et je n’ai pas le courage de m’y intéresser, alors je me cherche des excuses. »
Quelle chance de ne plus être sur les réseaux sociaux. Mais même sur Mastodon, on me dit des trucs absurdes : « Je me demande s’il ne serait pas légitime de créditer Truby à ton œuvre. » Comme si j’étais le premier à utiliser les manuels de Truby ? Je réponds par une question : « Faut-il créditer les auteurs de manuels scolaires des œuvres créées plus tard par les élèves ? » Je passe mon temps à partager mes découvertes, ceux qui me lisent me devraient des droits d’auteur ? Je ne comprends même pas comment on peut en arriver à dire des conneries pareilles.



Jeudi 25, Balaruc
On me dit : « J’écris à la main pour les mêmes raisons que je pétris mon pain à la main. » Réponse : « Sans doute que tu ne roules pas dans une voiture faite main, que tu ne m’écris pas avec un ordi fait main… » Je crois que je vais collectionner les arguments contre l’IA.
Hier j’entendais sur Inter une émission sur les Jeux olympiques de 1936 et les manipulations d’Hitler, et tout aurait pu être mis dans la bouche de Poutine, voire de Trump, sans que ça ne choque personne. Comme si l’histoire tournait en boucle. Je sais que c’est une illusion trompeuse, mais avec l’IA se rejoue l’éternel problème des réticents. Ce serait drôle si à chaque révolution technologique on ne revivait pas la même tragédie.
Dimanche 28, Balaruc

Lundi 29, Balaruc
Nous ne bougeons plus assez, mais impossible de faire autrement désormais. Je tourne en rond chez nous ou autour de chez nous à vélo, pas de quoi être stimulé et pourtant dans ma tête je ne cesse de voyager, et je voyage d’autant plus loin que j’écris peu dans mon carnet pour raconter mes voyages. C’est toujours comme ça quand j’écris un roman, je suis avalé par lui, les idées qui m’arrivent s’y trouvent mixées, soit qu’il l’absorbe, soit qu’il les dirige avant même leur rush.
Cette note est incongrue. Il y est question d’écriture alors que mon livre raconte une histoire sans rapport avec l’écriture. Une histoire, oui, je me concentre sur une histoire, sur son écriture, et c’est difficile d’écrire à la première personne 24 h de la vie d’un homme, difficile de faire sentir ce que les autres pensent, voient. C’est un défi d’ajouter dessus une narration au présent. Il y a souvent trop de « je », il faut essayer de dire « je » sans écrire « je ». Et puis les dialogues sont un autre défi. J’ai opté pour la forme indirecte, et souvent les mots prononcés se confondent avec les mots pensés et les échos qu’ils produisent dans la pensée du narrateur. Ce mix de techniques n’est pas commun même si je peux lui trouver un écho à la fin d’Ulysses dans le monologue de Molly Bloom : « Dieu sait qu’il me distrait dans un sens à pas porter toujours et toujours le même chapeau à moins que je me paie un joli garçon pour faire ça puisque je peux pas le faire moi même je plairais bien à un très jeune homme je le troublerais un peu seule avec lui je lui laisserais voir mes jarretières les neuves et je le ferais rougir », mais souvent Molly Bloom se souvient, le présent est là, mais il ne saute pas à la figure. Il manque le mode caméra avec vision du monde extérieur. Je cherche à créer un monologue + caméra. Qui a bien pu faire ça ?
L’Innommable, Samuel Beckett, 1953 : « Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. Appeler ça des questions, des hypothèses. » Non, pas ça, ne pas distordre le langage, parce que je ne pense pas comme ça, personne ne pense comme ça, surtout pas quelqu’un capable d’écrire. D’ailleurs, on ne pense pas avec les mots, les mots flottent à la surface de l’océan mental, déjà organisés en phrases, en séquences, plus ou moins grammaticalement correctes, surtout si nous fonctionnons par corrélations et inductions récursives comme un LLM. Je ne pense pas mes phrases, mon cerveau les produit, et c’est la même chose pour mon héros. Aucun texte ne peut traduire la réalité intérieure. Un texte à la première personne est nécessairement une fiction.
On ne vit pas en se racontant ce qu’on vit. Pas besoin de dire « je prends l’ascenseur » quand je le prends. Un récit au présent et à la première personne est absurde et je n’ai aucune raison de le vouloir réaliste, pourtant j’ai la prétention d’essayer de traduire une internalité. La fiction paraît souvent réaliste pour le lecteur, même s’il sait que c’est impossible.
La Chute, Camus, 1956 : « Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ? Je crains que vous ne sachiez vous faire entendre de l’estimable gorille qui préside aux destinées de cet établissement. » C’est un monologue théâtral, donc très réaliste. Le héros raconte à son voisin de bistro. Ce n’est pas ça que je cherche à faire. Il manque la caméra intérieure et extérieure. Mon héros comme hors de lui-même, sidéré, le temps tantôt rapide, tantôt bref. Quand il parle, il ne dit pas nécessairement ce qu’il pense, parfois même le contraire. Et parfois des mots malheureux lui échappent. Et quand des gens lui parlent, il entend ce qu’il veut.
Je demande aux IA de me chercher des textes qui respectent mon cahier des charges. On dirait qu’elles ont du mal à comprendre ce que je veux dire par récit au présent, première personne, caméra intérieure/extérieure. Elles me proposent Verre Cassé d’Alain Mabanckou. Je ne connaissais pas, de très longues phrases, récit vivant, ça reste théâtral par si différent de La Chute, avec dominance de flash-back : « disons que le patron du bar Le Crédit a voyagé m’a remis un cahier que je dois remplir, et il croit dur comme fer que moi, Verre Cassé, je peux pondre un livre parce que, en plaisantant, je lui avais raconté un jour l’histoire d’un écrivain célèbre qui buvait comme une éponge ».
Je sais que Hunger Games et beaucoup de romans jeunes adultes sont écrits sur le mode qui m’intéresse, même si je ne recherche pas leur musique, mais les IA sont incapables de me trouver des textes plus classiques sur ce mode. Soit elles me proposent des premières personnes au passé, soit des troisièmes au présent, voire des troisièmes au passé. C’est comme si ma question toute bête était incompréhensible pour elles. Tout ça m’a détourné de mon roman. Je viens de passer deux heures à effectuer des recherches infructueuses.
Après avoir écrit un petit chapitre et avant de partir pédaler, je poursuis les recherches et tombe sur Room d’Emma Donoghue, 2013, un récit au présent du point de vue d’un gamin de cinq ans : « Today I’m five. I was four last night going to sleep in Wardrobe, but when I wake up in Bed in the dark I’m changed to five, abracadabra. Before that I was three, then two, then one, then zero. » C’est un peu ça.
Il y a bien Génération X, de Douglas Coupland, 1991, mais ressemble à des extraits de carnet saisis sur le vif, plutôt qu’une narration continue quasi temps réel. Je tiens mon truc avec Fight Club de Chuck Palahniuk, 1996 : « Tyler me trouve un boulot comme serveur, après ça, y a Tyler qui me fourre une arme dans la bouche en disant : — Le premier pas vers la vie éternelle, c’est que tu dois mourir. » Voici un véritable récit première personne temps-réel, mais un temps distendu par rapport à la continuité temporelle que je vise.
Alors remonter dans l’histoire de la forme. Moins que zéro de Bret Easton Ellis, 1985 : « Les gens ont peur de se perdre sur les autoroutes de Los Angeles. C’est la première chose que j’entends quand je reviens en ville. Blair vient me chercher à l’aéroport de L.A. et marmonne ça pendant que sa voiture gravit la rampe d’accès. » On n’est pas loin, c’est exactement ça, sauf que ma narration est plus resserrée. Mes scènes durent quelques minutes.
Gemini : « Contrairement au "présent de vérité générale" (les faits établis) ou au "présent historique" (utilisé ponctuellement pour dynamiser un récit au passé), le "présent de narration immédiat" implique la concomitance de l’action et de la narration [un truc donc impossible]. » J’en suis là quand je pense à Tentative d’épuisement d’un lieu Parsien de Perec, 1975, et mon Équinoxe d’Automne, 1994 : « Je m’éveille et me lève. Il est huit heures à mon radio-réveil. En direct de Yerevan, un journaliste déclare que les Arméniens votent massivement en faveur de l’indépendance. L’URSS termine de se déliter tandis que j’enfile un slip qui traîne, un pantalon froissé, un t-shirt délavé. » Je reviens à cette forme malgré moi.
Quand j’écris, je tiens toujours à me placer dans l’Histoire de mon art, même si j’écris un roman sans grand enjeu littéraire, l’enjeu étant plutôt dramatique et philosophique dans mon affaire du moment.

Mercredi 31, Balaruc
Quelqu’un parle de Rush pour ne rien dire, sinon que le début traîne. Envie de revendiquer cette lenteur dans un monde qui va trop vite, envie de pédaler moins vite, de renoncer à toute forme de compétition, de poursuivre dans le désengagement de la société de l’attention. Ne surtout pas terminer l’année avec des statistiques.
Deux jours qu’Isa retourne à pied au village. Le cadeau.
Je poursuis mes recherches sur la forme du présent immédiat première personne et découvre Les lauriers sont coupés d’Édouard Dujardin, 1887, donc bien avant Bret Easton Ellis et Joyce qui l’avait lu et s’en était inspiré. Ces recherches me motivent.
