Le deuil me plonge dans le vide. Je regarde les fleurs exubérantes dans le jardin, puis leur beauté douloureuse me pousse à détourner le regard, à le poser sur mon écran, et par dépit, par manque d’énergie, j’ouvre une fenêtre Mastodon pour lire quelques posts au hasard.

J’avais perdu cette habitude, et ma faiblesse me rappelle combien la tentation est puissante, bien que je m’en préserve pour l’essentiel, ayant disparu des réseaux sociaux privatifs (propriétés d’entreprises) et emprisonnants (on ne peut les quitter en emportant ses contacts) — les fameux silos sociaux, qui ont vidé la notion de « réseau social » de sa substance pour ne servir que des objectifs financiers, voire politiques.
Je tombe sur un message des éditions Aux forges de Vulcain, dont j’aime le positionnement, littéraire sans renoncer à l’imaginaire. Il s’agit de promouvoir leur newsletter. Je clique et tombe sur un formulaire d’inscription sans accès à des contenus. J’en fais la remarque. S’ensuit un échange, où l’éditeur m’explique que la newsletter annonce les sorties et qu’ils racontent leur vie sur les silos. J’expose mes réticences à cette méthode et la réponse me paraît symptomatique d’une gangrène insidieuse.
Je distingue la position de l’auteur de celle de l’éditeur. L’auteur doit créer, l’éditeur doit diffuser son œuvre. Si l’un peut se passer absolument des réseaux, c’est plus compliqué pour l’autre.
Je crois nocive l’opposition entre personne morale et raison sociale : au nom de la seconde, les employés ferment souvent les yeux sur les horreurs que commettent leurs entreprises. Des employés de chez Monsanto rentrent chez eux le soir et mangent bio, sans scrupule. On ne peut pas changer de casquette en changeant de crémerie.
Les silos sociaux, avec leurs algorithmes de manipulation de masse, nous transforment en lemmings mangeurs de pubs. Ils siphonnent nos données, manipulent nos opinions, s’emparent de notre attention, et de toutes leurs forces la soustraient aux autres médias, dont les livres. Cette réalité s’impose que nous soyons auteurs ou éditeurs. Nous sommes engagés dans le même combat culturel, même si nous escaladons la montagne par des faces différentes.
Les silos combattent la chaîne du livre, les textes longs, le temps passé hors ligne. Une fois qu’ils nous ont ferrés, ils ne nous lâchent plus. Croire que nous avons encore quelque chose à gagner dans ces espaces est une illusion. On n’est plus dans la logique win-win des débuts. Nous avons tout à perdre à investir dans des outils dont les intérêts diffèrent des nôtres, sont contraires aux nôtres.

Si on accepte cette analyse, qui n’a rien de radical, pourquoi continuer à communiquer sur les silos sinon dans la croyance trompeuse qu’il est impossible de faire autrement ? J’ai gagné des lecteurs depuis que j’ai fermé mes comptes. Mon éditeur PVH fait un travail remarquable loin des silos. Il n’y a pas de fatalité.
Si les artistes, les auteurs, les éditeurs se veulent des fers de lance culturels, éveillés politiquement comme esthétiquement, ils ne peuvent que se démarquer des outils qui favorisent l’émergence de dangereux personnages comme Trump tout en lénifiant les foules avec des idées populistes.
En premier lieu, j’ai réagi au message des Forges parce que la newsletter est aujourd’hui le meilleur outil pour contourner la toute-puissance des silos. Elle permet de créer des communautés décentralisées dont nous restons les propriétaires et les stricts animateurs (même quand on utilise des plateformes privées comme Substack, qui en prime autorise les échanges transversaux entre les membres). Pas de filtrage, pas de censure, pas d’intermédiaire. C’est une communication de proximité, une façon de réduire les distances.
Comme tous les éditeurs, comme tous les auteurs, les Forges pourraient concentrer leur communication numérique sur une newsletter adossée à un site éditorial. Ils y seraient maîtres à bord, plutôt que d’affronter des armées d’IA sur les silos. Parce qu’au final, elles gagneront la bataille sur ces terrains, capables de balancer par millions textes et images générés automatiquement. Il est vital de nous extraire de cet écosystème si nous voulons survivre.
La réponse des Forges est un rien idéaliste. Dans le meilleur des mondes, l’auteur écrit, l’éditeur diffuse. Dans la pratique, on nous demande de nous transformer en hommes-orchestres. On a plus de chance d’être publié si on a des millions de followers que si on a du talent. Une autrice me disait il y a quelques jours : « Si je ne suis pas présente sur Instagram et Facebook, plus aucun éditeur ne voudra de moi. » Nous nous affrontons pour capturer un peu d’attention. À ce jeu, les machines sont imbattables. La solution : déplacer l’arène, la ramener chez nous, nous soustraire au brouhaha mécanique.
Nous écrivons des textes longs, nous publions des livres, nous travaillons le temps long, ne nous laissons pas distraire, sinon nous sommes morts. Je crois encore au livre, mais sa place n’est pas dans le bruit, la surenchère, le trash à tout prix, le mensonge, la désinformation.
Trump a été élu avec le soutien de Facebook et de X. Il a déclenché une guerre avec leur soutien. Il professe des thèses messianiques avec leur soutien. Ce gars est en croisade avec leur soutien et implicitement celui de ceux qui jouent des plateformes, au prétexte qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Chaque like, chaque partage, chaque engagement renforce une machinerie monstrueuse.
Nous pouvons faire autrement.
Croire le contraire, c’est perdre la bataille.
Attendre une outrance de plus avant de changer de stratégie, c’est perdre la bataille.
Je ne suis pas intégriste. Si demain un éditeur passionné désire publier un de mes livres tout en étant actif sur les silos, je ne lui claquerai pas la porte au nez, mais comme avec cet article, j’utiliserai mon énergie pour lui montrer qu’il existe d’autres façons de faire.
Nous taire, c’est laisser faire l’inacceptable.
Il est trop facile de se chercher des excuses : c’est plus simple sur les silos, c’est là que sont nos contacts, nos amis, nos clients… en effet, tous piégés.
Nous avons une responsabilité dans ce qui se passe.
Petit espoir du côté des Forges, leur dernier message :
Nous essayons une approche pragmatique, inspirée par l’escalade. Il faut, avant de lâcher une prise, trouver une autre prise. Abandonner X mais voir si Bluesky peut s’y substituer. Etc.
Bluesky est un concurrent privatif de Mastodon (réseau libre aux multiples instances non emprisonnantes), construit sur un réseau ouvert dont ils sont les seuls locataires. Du mal à comprendre l’intérêt, sinon le leur : créer une masse critique d’utilisateurs pour la monétiser. Leur argument — vous ne serez pas prisonniers chez nous — est acceptable, mais pour aller où ?
Nous en sommes au point où la paroi est de plus en plus technique, de plus en plus difficile, voire infranchissable. Et si l’erreur était de vouloir l’escalader plutôt que de la contourner, ce que nous faisons avec nos sites et nos newsletters, créant des réseaux sociaux décentralisés, construits sur des communautés solides ? Il existe une vie numérique hors des silos exactement comme il existe une vie pour les livres hors des plateformes de vente en ligne.