En août 1897, les peintres Léon Giran-Max et Marius-Antoine Barret décident de rejoindre le Midi à vélo. Ils quittent Paris par le train, en descendent à Melun, puis continuent à la pédale jusqu’à Nîmes. Leur journal de bord illustré de croquis, retrouvé par Patrice Brunet chez un bouquiniste parisien, a donné à son fils Mathieu l’idée de recréer la trace pour en faire un challenge gravel à rouler à sa guise.
Le tracé disponible depuis 2022 ne cesse d’évoluer et de se parfaire. Je l’ai roulé avec une dizaine d’amis du 19 au 25 juillet, l’occasion d’établir un road book du trajet actuel, de le comparer à ceux de nos devanciers et de suggérer quelques alternatives dans les coins familiers.

Sur ma heatmap, établie par Squadrats, le Tourmagne me place en territoire inconnu sur ses 300 premiers kilomètres, avant de m’amener sur des terrains de plus en plus familiers et escarpés à partir de Moulin. Je m’attendais à m’ennuyer sur ce début plutôt plat et, au contraire, il m’a séduit par son calme bucolique. J’ai souvent eu envie de m’arrêter pour dessiner les écluses.
Nos deux pionniers ont effectué le trajet du dimanche 28 août 1897 au mardi 7 septembre, en neuf étapes à vélo. Je les ai cartographiées, positionnant les lieux de passage confirmés, pour comparer le tracé historique au nôtre.
Dimanche 19

Onze au départ. Quinze heures : nous quittons Melun par un itinéraire bis, la forêt de Fontainebleau étant interdite à cause des incendies. Des singles en forêt très roulants, sauf dans une zone déboisée et saccagée par les engins des forestiers. Nous rejoignons la trace officielle à la hauteur de Vulnaire-sur-Seine. Sur les quais, à Saint-Mammès, nous nous ravitaillons à la pâtisserie – le trompe-l’œil plus tape-à-l’œil que goûtu –, puis nous nous arrêtons en terrasse d’un bistrot délabré tenu par deux gonzes patibulaires. Toilettes à éviter.
Après cette halte déroutante, nous remontons la paisible vallée du Loing jusqu’à Montargis, où, faute d’un restaurant accueillant, nous finissons dans un Quick. Nous poursuivons sur une quinzaine de bornes le long du canal de Briare jusqu’à dénicher un spot de bivouac dans un bois entouré de champs de blé.
Nous avons parcouru 108 km, autant que nos devanciers de la fin du XIXe, mais en deux fois moins de temps. Ça donne une idée de la suite, deux aventures sur des itinéraires proches, mais sans guère de rapport tant nos matos ont progressé en 130 ans, sans parler des routes, majoritaires sur le tracé. Nous sommes des promeneurs, eux des pionniers.






Lundi 20

Nuit troublée par un renard geignard, surpris de nous voir dans son bois. Réveil frisquet : 12°C quand nous appareillons sur le coup des sept heures. Grand soleil.
À Châtillon-Coligny, boulangeries fermées, nous attendons l’ouverture du supermarché dans un café. Petite ville sympathique que nous ne prenons pas le temps de visiter. C’est une constante dans nos voyages à vélo. Impossible de laisser nos bécanes hors de prix sans surveillance, alors nous ne faisons presque toujours que passer. Ce n’est pas sans me chagriner. Mais je n’ai pas de solution, à moins de prendre un hôtel ou une chambre d’hôte, ce qui n’est pas trop dans notre style en bikepacking. Nous aimons partir tôt le matin, rouler tard, nous poser quand la nuit tombe. Me reste une équation à résoudre. Peut-être partir avec des photographes, des dessinateurs, des écrivains. Tous OK pour se poser durant une paire d’heures et rêver sur les lieux croqués par nos compères d’un autre temps.
Nous franchissons la Loire à Châtillon-sur-Loire, puis suivons plus ou moins son cours, nous en écartant pour les magnifiques coteaux de Sancerre, où un des copains nous abandonne. Après quelques déboires médicaux, il n’a pas beaucoup roulé et peine à nous suivre. Nous voilà dix. Nous nous arrêtons à La Charité-sur-Loire pour boire un verre, devant un portique gothique, derrière lequel une ruelle d’allure moyenâgeuse invite à l’exploration. Ce serait magnifique si des bagnoles stationnées devant ne gâchaient pas la perspective. Pas même envie de photographier. Nos pionniers, arrêtés au même endroit, se plaignaient des panneaux publicitaires aux couleurs criardes.
À Nevers, un copain nous rejoint, et nous revoilà onze. Nous poursuivons le long de la Loire, puis sautons jusqu’au canal latéral que nous remontons jusqu’à un petit camping halte à bateau (nous n’avons vu naviguer aucune péniche de la journée).
Avec 176 km au compteur, nous avons parcouru cent bornes de plus que les pionniers, sans être beaucoup plus loin vers le sud, et contrairement à eux nous ne prenons ni une journée de repos ni des litres de vinasse. La pluie nous épargne. Pas un nuage à l’horizon.










Mardi 21

Nous commençons à gagner beaucoup de temps sur les pionniers. Après Moulins, le terrain ondule. Je reconnais des secteurs roulés sur la GTMC, regrette les beaux singles en forêt, très gravel, non loin de la trace (je les indiquerai à Mathieu). Nous nous arrêtons grignoter à la boulangerie (industrielle) de Châtel-de-Neuvre et j’ai un sentiment de déjà-vu. Je me suis assis exactement au même endroit en 2021. Je reconnais les rues touristiques de Charoux, le spot de baignade à Ébreuil où nous nous ravitaillons : nous risquons de ne plus rien trouver d’ici la fin de la journée.
Notre groupe se scinde. Les plus jeunes s’arrêtent pour se baigner, les plus vieux et moins costauds comme moi poursuivent. Nous mangeons du dénivelé dans des paysages de plus en plus sauvages. Ça monte, parfois avec des pourcentages méchants. La descente vers le barrage de la Sep le long de la combe de Lèbre fait claquer les dents et exige la plus grande prudence.

Un peu plus loin, après le village de Valmort, un nom maléfique à la Harry Potter, un des copains, pourtant excellent vététiste, dérape dans une ornière et cabusse sans se faire mal. Nous repartons. Nous faisons le plein d’eau dans une ferme, puis commençons à nous inquiéter de ne pas être rattrapés. Nous tirons nos mobiles du mode avion et découvrons qu’un des amis de l’autre groupe a chuté, lui aussi après Valmort : clavicule hors service, fin de la promenade. Les pompiers l’ont déjà transféré à l’hôpital de Riom. Nous trouvons un spot de bivouac et attendons les derniers rescapés. Nous revoilà dix. Journée tronquée avec tout de même 152 km parcourus et presque 2 000 mètres escaladés. Drôle de journée d’anniversaire pour moi.




Mercredi 22

Nuit froide, matin à 7°C quand nous partons, mon sac de couchage un peu juste. Heureusement, toujours pas la moindre humidité. Très vite nous atteignons les contreforts du Puy-de-Dôme et dévalons par la route jusqu’à Clermont-Ferrand (petite frustration de ne pas avoir foulé les merveilleux sentiers du secteur, notamment vers Vulcania). Nous nous ravitaillons et petit-déjeunons en ville. Un copain nous quitte en urgence, sa mère hospitalisée. Nous voilà neuf. Nous commençons à nous croire maudits. Qui sera le prochain à bâcher ?
Nous suivons l’Allier comme nos devanciers, traversons le village perché de Montpeyroux, puis montons doucement mais certainement vers Issoire où nous déjeunons. Nous ressentons la chaleur pour la première fois depuis le départ de Melun, mais elle reste supportable.

Maintenant que je vois la vue de Montpeyroux dessinée par Léon Gitan-Max, j’ai la sensation douloureuse d’être passé à côté de ces beautés. J’avais hésité à partir avec un carnet, des aquarelles, puis renoncé de peur d’emmerder les copains.
Peu avant Massiac, nous nous baignons dans l’Alagnon. Très bon repas Chez Tonton à Massiac. La recherche d’un spot de bivouac nous entraîne derrière le stade de Molompize, entre une voie ferrée et une route bruyante, les deux heureusement silencieuses durant la nuit. Nous avons parcouru 148 km, sans avoir dégainé de pistolet pour effrayer les fermiers ni abattre un chien.





Jeudi 23

Départ par une méchante côte de 4 km à plus de 10 % pour gagner le plateau du Cézalier, que malheureusement nous traversons comme des fusées par de petites routes sympathiques, mais bien moins charmantes que les pistes plus à l’ouest. Après Murat nous grimpons encore et encore, sans jamais dégager une vue aussi sublime que depuis le sommet non loin du Plomb du Cantal, où les anciens sont montés, et sans prendre la télécabine comme je l’ai fait plusieurs fois. Difficile de passer par là en toute saison, d’autant que la descente en direction de Saint-Flour est très caillouteuse, pas dangereuse, mais pas vraiment gravel. Nous déjeunons à Saint-Flour avec déjà 2 000 de d+ dans notre escarcelle.
L’après-midi nous amène au clou esthétique du Tourmagne, le viaduc de Garabit, que je découvre pour la première fois depuis la gorge. Une tour Eiffel à l’horizontale, avec une élégante arche orangée sur des pilotes aériens. Une merveille qui nous immobilise pour une fois.
Nous continuons péniblement jusqu’à Saint-Chély-d’Apcher, qui peut se vanter de posséder un des pires campings que je connaisse, coincé entre une nationale et l’A75. J’avais déjà dormi là, mais les copains arrivés sur site avant moi avaient planté leur tente, et la fatigue nous a ôté l’envie de chercher mieux.
Notre étape de 130 km et presque 3 000 m de d+ ressemble à celle des pionniers, l’escalade du Plomb en moins (mais que j’aime ce sommet).






Vendredi 24

Nuit froide sur notre aire d’autoroute. Sept degrés au départ et une petite route nous entraînent dans une vallée glaciale. Le GPS affiche 4°C. Je tremble si fort que le gravel guidonne. Dès qu’un rayon de soleil se glisse jusqu’à l’asphalte, nous nous arrêtons pour nous réchauffer, espérant qu’une grimpette se présente au plus vite.
Après une longue section routière, de belles pistes nous mènent dans les forêts de la Margeride et jusqu’au lac Charpal, où je suis déjà venu plusieurs fois, où j’ai même bivouaqué près du barrage.
Je regrette de ne pas avoir franchi, comme les pionniers, le Can de la Roche pour voir au loin de dessiner les Pyrénées au-delà de la vallée du Lot. Je doute que ce soit possible en plein été, l’air manquant de transparence.
Nous déjeunons à Mende, avant d’attaquer la terrible montée Jalabert, sous un brûlant 37°C, des bagnoles non moins frôlantes en veux-tu en voilà. Dans ces moments, je me demande ce que je fiche sur un vélo. Je déteste rouler sur l’asphalte, j’en ai comme une overdose. Heureusement, après ce hors-d’œuvre, une piste longue et éprouvante nous amène à près de 1 400 m et nous dégage une vue éblouissante sur les Cévennes lors de la descente. Pendant que les copains se baignent à Florac, le petit groupe des plus vieux prend de l’avance via la vallée Longue, direction Barre-des-Cévennes, où nous mangeons avant de nous poser au camping. Un peu fatigués, nous esquivons la dernière piste.








Samedi 25

Averse dans la nuit. Chaleur lourde au réveil. Ciel couvert. Je m’arrête le temps d’une photo à l’embranchement entre la vallée Française et la vallée Borgne où nous plongeons. Via Le Pompidou, nous filons jusqu’à Anduze par la route, en suivant les gorges du Gardon, puis, par quelques pistes cyclables et chemins de garrigue, nous approchons de Nîmes, en terrains familiers.
Une crevaison répétitive accable un des gravels, peu désireux d’en terminer. D’ailleurs une fois au terminus, la Tour Magne, dont j’ai parlé dans une de mes expériences littéraires, cinq des copains poursuivent jusqu’à Sète à vélo pendant que les moins courageux et moi sautons dans un train bondé, nous contentant d’une dernière étape de 110 km.
Ce qui était pour les pionniers, et peut-être pour les nordistes, une apothéose, signe pour nous un retour sur des terres trop souvent roulées. Maintenant que je lis le récit de nos devanciers, tout en retraçant de mémoire notre périple, je m’en veux de ne pas avoir pris le temps d’écrire et dessiner sur le vif – invitation à tout recommencer.
Nos voyages sportifs commencent à me lasser. Autant à VTT le ludique du pilotage me tient en éveil, autant à gravel je me contente souvent d’appuyer sur les pédales. À ma grande surprise, je n’ai éprouvé aucune douleur durant ce voyage, mon Diverge me transportant à destination dans le plus grand confort. Reste que je n’ai pas travaillé la dimension esthétique de la trace, me contentant de la consommer.







Annoncé à 10 000 m de d+, je pense que le Tourmagne est plutôt à 12 000 (VisuGPX a tendance à minimiser les dénivelés). Mon analyse détaillée de la route obtenue depuis OSM, arrive à un total de 11 500 m, sachant que les ondulations des longues portions passent inaperçues avec cette approche.
Quel plaisir de traverser la France à vélo ! Après le P27 en 2022, je viens donc de récidiver avec le Tourmagne, une version moins exigeante, moins hardcore, et déjà l’envie d’explorer d’autres routes me travaille. En tout cas, grand merci à Mathieu Brunet pour son boulot et à tous les bénévoles qui participent aux reconnaissances. Voici du bikepacking comme il devrait toujours l’être : communautaire, ouvert, non compétitif…