Thierry CROUZET

Septembre 2026

Mardi 1er, Côte Vermeille

À vélo
À vélo
À vélo
À vélo

Mercredi 2, Balaruc

Retour de deux jours de bikepacking à la frontière espagnole avec Lio, magnifique mais chaleur éreintante et chemins souvent peu accueillants. Nous rentrons vannés, et ironie, je suis enfermé dehors. Annie faisait le ménage quand je suis parti hier, j’ai oublié mes clés. Nous passons chez Lio prendre une échelle et je rentre comme un voleur par la fenêtre de ma chambre restée ouverte. Cette histoire aurait pu être risible si elle ne m’avait pas douloureusement rappelé qu’avant elle était impossible. Isa était à la maison le plus souvent et ni l’un ni l’autre ne pouvions être enfermés dehors. Je suis encore trop fatigué pour m’exprimer clairement. Déshydraté, je viens de boire deux litres d’eau de coco. Ma mésaventure me fait mal où elle ne devrait pas. Le deuil colore la vie non en noir mais en douleurs.

À vélo
À vélo
À vélo
À vélo

Jeudi 3

Revenir vingt ans plus tard à Lettre à D. d’André Gorz, dans le deuil, me déchire et je ne dépasse pas les trois premières pages.


L’émotion me prend alors que je me prépare à manger et saisis un poivrier, encore rempli par Isa, qui aimait avoir des baies d’origines variées.

Hier à vélo, affamés, nous rêvons d’une omelette. Je n’en ai pas préparé ni mangé depuis la mort d’Isa. Elle adorait mes omelettes. Inconsciemment, l’omelette me devient tabou.


Zach Bush : « Une machine peut décrire le deuil avec beauté. Elle peut reconnaître les motifs linguistiques associés au deuil. Elle peut produire une phrase qui vous fait pleurer. Mais elle ne peut pas faire son deuil. Elle ne peut pas vieillir. Elle ne peut pas avoir faim. Elle ne peut pas cicatriser une blessure. Elle ne peut pas métaboliser un repas. Elle ne peut pas sentir la main d’une autre personne. Elle ne peut pas devenir parent. Elle ne peut pas se tenir aux côtés d’un être aimé pendant qu’il meurt et découvrir que cette expérience l’a changée à jamais. »

Vendredi 4, Balaruc

Chaleur de plomb cette nuit. Cinq heures, déjà réveillé, sans être reposé. Traversé d’un grand énervement et des mille petites choses qui s’empilent, certaines liées aux États-Unis, que je ne parviens pas à débloquer.

Samedi 5, Balaruc

Je me remets au travail sur L’expérience humaine, suite à un message d’une amie et à l’arrivée lundi de Stéphanie Dupays, qui vient écrire à la maison – je ne vais pas la regarder écrire sans écrire. Mon récit prend une forme plus ambitieuse, plus ample.


Gorz : « Ce n’est pas ce qu’il écrit qui est le but premier de l’écrivain. Son besoin premier est d’écrire. Écrire, c’est-à-dire se faire absent du monde et de lui-même pour, éventuellement, en faire la matière d’élaborations littéraires. »

Dimanche 6, Balaruc

Ce soir je dépose Émile à Nîmes, chargé d’une énorme valise pour finir d’aménager son appartement. Quand je repars, longe les quais de la Fontaine, le siège vide à côté de moi me fait pleurer. Isa devrait être avec moi. Elle serait si heureuse de voir Émile grandir. Combien d’enfants ont perdu leur mère ? Des millions, des milliards depuis la nuit des temps, et ça n’en reste pas moins insupportable. L’expérience humaine est parfois insupportable.


Pierre m’a dit :  « Pourquoi tu t’arrêtes à la mort d’Isa, c’est brutal. » C’est ce que je voulais montrer, mais, en vérité, ce n’était pas brutal. Alors je réfléchis depuis des semaines à comment m’en tirer, et j’ai trouvé, pas besoin d’inventer, un texte d’Isa de 2020, placé en exergue du livre en amplifie la trajectoire, et m’oblige à creuser dans la chair de l’expérience humaine. Voilà le rôle d’un éditeur. Poser la question que personne d’autre ne poserait. Je me suis remis au travail.

Mardi 8, Montpellier

Jaume Plensa
Jaume Plensa
Isidore Dagnan
Isidore Dagnan
Soulage
Soulage
Suzanne Valadon
Suzanne Valadon
Viallat
Viallat

Mercredi 9, Balaruc

J’ai fini par lire Lettre à D., texte encensé à sa sortie qui traite D avec une certaine condescendance masculiniste. Gorz trouve extraordinaire que sa femme soit son égale, mais aussi assistante fidèle. Il s’étonne de ce qui ne nous étonne plus, ou ne le devrait plus, de ce qui est normal, attendu.

Le texte manque de souffle. La promesse des premières pages n’est pas tenue, la fin arrive prématurément sans que D prenne de l’épaisseur et s’anime, Gorz passant son temps à raconter sa carrière, avec des apartés sur D. On sent l’homme âgé, le manque de force, et impossible de ne pas penser qu’il se suicidera après la mort de D comme il le lui a promis.

J’ai du mal à admettre qu’une femme ait pu accepter cette promesse. Isa aurait été horrifiée. Tout l’amour du monde ne justifie pas le suicide. L’amour est la vie, le suicide, c’est lui tourner le dos, c’est refuser le combat pour d’autres amours. Je ne dis pas que c’est facile, mais je me donne cette exigence.

Gorz : « J’avais voulu croire que nous avions tout en commun, mais tu étais seule dans ta détresse. » Même la souffrance d’Isa a fini par devenir la mienne. Sa détresse, je la partageais à chaque seconde, et plus loin qu’elle : quand elle s’est peu à peu absentée d’elle, j’étais toujours là, yeux grands ouverts, conscience aux aguets, à flipper de bout en bout.

Vendredi 11, Balaruc

Isa lavait les grappes de raisins, puis les découpait au ciseau tandis que j’arrachais les grains un à un. Ce soir, me voilà armé d’un ciseau devant une grappe d’Alphonse Lavallée.

Samedi 12, Balaruc

Travail acharné. L’expérience humaine sera plus lisible pour ceux qui ne nous connaissent pas. Je termine de réviser la V1, légèrement augmentée, surtout réorganisée pour que l’histoire de notre couple soit plus lisible. La seconde partie se composera de lettres adressées à Isa où je lui raconterai mon deuil, en puisant dans ce que j’ai écrit dans mes carnets. Je changerai le ton et la musique, mais pas la substance pour rester fidèle au récit d’une expérience vécue au jour le jour. La question : quand arrêter ces lettres dans le livre. Peut-être en août quand je reviens sur la tombe d’Isa pour la première fois.


Depuis lundi, Stéphanie est en résidence à la maison. Elle travaille tous les matins, nous prenons les repas ensemble, j’ai passé un peu de temps à l’accompagner en promenade, mais pas autant que souhaité. La littérature m’arrache encore une fois à la vie.

Ce n’est pas simple de voir une femme travailler dans le bureau d’Isa, une femme avec beaucoup de points communs avec elle. Mais c’est aussi thérapeutique. Je suis persuadé qu’Isa apprécie. Je ne suis pas encore prêt à lancer ouvertement des invitations à des inconnues et inconnus, mais je considérerai les propositions de ceux et celles qui auront vent de l’aubaine par le bouche-à-oreille.


Nothomb a raison au sujet de l’IA – je répète la même chose depuis des années –, mais elle oublie que l’édition est un business, que les auteurs cherchent parfois à y faire de l’art, mais aussi très souvent du fric, alors pour faire du fric beaucoup d’auteurs et éditeurs sont prêts à tout, et beaucoup de lecteurs ne voient pas la différence, c’est ça le drame. Et puis il faut arrêter avec l’idée naïve que l’IA rendrait l’écriture moins difficile, elle ne fait que déplacer la difficulté, comme les tracteurs ont déplacé la difficulté d’être agriculteur ou la photographie d’être peintre. Je crois même que l’IA peut rendre la création encore plus difficile : elle exige que nous fassions mieux qu’elle.


De passage chez Katia. Sa librairie Nomade aménagera dans mon local commercial au centre du village – l’esthéticienne a fait faillite au début de l’année. J’ai serré le loyer, offert les quatre premiers mois, ma façon de soutenir une libraire indépendante qui se démène sur notre territoire. Nous avons même décidé que j’hébergerai les auteurs et les autrices quand ils signeront chez elle.


Musée Paul Valéry. J’aime cet endroit, surtout la salle Paul Valéry, avec ses fenêtres bandeau ouvertes sur le cimetière et la mer. Quelques toiles, le voilier de Marquet bien sûr, et je découvre une vue de Sète depuis l’ancienne usine Lafarge par Philippe Pradalie, de 1994, à l’époque où j’étais dans ma série des cheminées de l’usine voisine. Tout ça dans les tiroirs. Maintenant, envie de rentrer, de me remettre au travail.

Je suis là devant ce tableau de Pradalie. Il ne me touche que par son sujet, sans rien produire d’autre que la nostalgique. Sa platitude ne provoque rien, comme les tableaux de Dirosa, amusants, mais qui auraient leur place dans une BD dont on tourne vite les pages, pas dans un musée. Combas plus puissant, sans être transcendant. Après Pollock, les coulages me semblent redondants, comme l’insupportable poésie de Paul Valéry, des vers puissants, tués d’emblée par la grandiloquence.

Quand je me tourne sur mon banc, j’aperçois le Marquet, il se jette hors de son cadre et impose sa présence malgré sa petite taille, alors qu’il est à l’autre bout de la salle, à demi caché par un pilier. Des Couderc intéressants, surtout les petits formats, rapidement esquissés. Souvent les artistes se perdent en voulant en imposer. Le même danger guette les écrivains. C’est la mode des phrases longues. Tout le monde essaie d’écrire long, à la Proust, à la Michon, à la Bon, c’est la course à la plus grosse, alors qu’allonger la phrase ne pose guère de difficulté, rien ne m’arrêterait si je le voulais, et pourquoi je n’allongerais pas ainsi de suite pour donner l’illusion que j’ai du style à ceux qui, à vrai dire, ne goûtent guère la littérature, et qui à la vue d’une phrase longue – trait facile à répéter –, supposent un certain génie, quand il ne s’agit que de remplacer les points par des relatives à répétition ou des comme, que j’introduis pour le plaisir d’ouvrir une parenthèse, oui comme si j’étais obligé de tout redire d’une autre façon, ou de plusieurs autres, au cas où la première ne serait pas claire, et surtout pour éviter de choisir ce qui a du sens dans ce qui précède, laissant la surabondance produire son effet, par fainéantise éditoriale, comme un chasseur de papillon prêt à attraper des insectes qui ne l’intéressent pas, mais qui les capture au cas où : la phrase pourrait se prolonger indéfiniment, rien ne l’en empêche, après tout les points et les autres ponctuations n’ont été inventés qu’assez tard dans l’histoire de l’écriture, la phrase longue étant la norme au commencement, et ces auteurs aux phrases-fleuves ne font que revenir au commencement, prenant dans leurs filets les critiques imbéciles qui se pignolent sur les radios publiques et croient encore faire la pluie et le beau temps dans le monde des lettres (je pourrais ouvrir une parenthèse pour dire que ce n’est pas mieux sur internet, dans cette parenthèse répéter tous les trucs usés jusque-là et dans d’autres parenthèses en introduire d’autres, mais je m’arrête là, la démonstration me paraît achevée et ne nécessite pas que j’écrive un livre entier d’une seule phrase).

Sète
Sète
Sète
Sète
Sète
Sète
Musée Paul Valéry
Musée Paul Valéry
Musée Paul Valéry
Musée Paul Valéry
Pradalie
Pradalie
Pradalie
Pradalie
Couderc
Couderc

Dimanche 13, Balaruc

Nous entrons dans la lumière sublime de septembre, et ça me déchire. Isa avait appris à goûter jusqu’au délice ces journées extraordinaires, une particularité du Midi, d’autant plus au bord de l’étang.

Mardi 15, Balaruc

Isa ne me visite plus durant mes nuits. Je ne sais plus quand elle a cessé, peut-être depuis mon retour de Maillardou. Pourtant je suis avec elle, sans cesse, à réviser mon manuscrit, à l’étendre, et je pleure souvent en me relisant. Je ne pourrais pas m’éterniser sur ce texte, il m’est trop douloureux.

Mercredi 16, Balaruc

Soir
Soir

Jeudi 17, Balaruc

Sur le groupe des amies d’Isa, l’une écrit : « J’ai mis la ceinture d’Isa aujourd’hui, belle journée à toutes, bises. »

Un échange s’ensuit : « Oh, ça pourrait être beau de choisir un jour où on mettrait toutes un vêtement qui a appartenu à Isa ? »

« Oui ! Le jean d’Isa a voyagé en train, en juin, en Allemagne, en Suède et en Finlande.

« Son écharpe beige se promène tous les jours sur mon vélo depuis dix jours. Moins loin, mais Palavas, elle adore. »

« J’ai porté sa robe tout l’été. Et pour l’instant je ne la laverai pas ! Replongée dans son livre sur le sourire. »

Dimanche 20, Balaruc

Depuis trois jours dans un rhume énorme, le premier depuis la mort d’Isa. Je ne la quitte pas. Travaille comme un dératé à L’expérience humaine, pressé de finir cette seconde version, tant ça me fait mal.

Soir
Soir
Soir
Soir

Lundi 21, Balaruc

Je m’étonnais de ne plus rêver d’Isa, et cette nuit je me vois parcourir des photos d’elle et d’Émile, collées sur des morceaux de carton, souvent déchirées, et je me mets à pleurer, en je m’éveille en sanglots.


L’expérience humaine est le portrait philosophique d’une femme discrète dans un monde bruyant. Et si ce texte n’intéressait personne qui ne nous connaissait pas, ça serait un déchirement. Je voudrais que l’univers aime Isa.


Ciel incroyable ce soir, de cuivre et d’or, l’eau violette. Beauté suffocante dans une douceur inquiétante pour une fin d’été.

Soir
Soir
Soir
Soir
Soir
Soir
Soir
Soir

Mercredi 23, Balaruc

C’est assez incroyable de faire coopérer deux IA. L’une effectue un travail, l’autre le contrôle, relève les erreurs, et ainsi de suite.

Lundi 28, Balaruc

Rosas
Rosas

Mardi 29, Balaruc

Collioure
Collioure

Mercredi 30, Balaruc

Retour lessivé de cinq jours de bikepacking, avec deux dernières journées sous des orages monumentaux, après des coups de chaud non moins déplacés pour fin septembre. Parti malade, je me suis traîné de bout en bout, n’éprouvant que peu de plaisir et pensant à Isa à chaque virage – et me répétant que, quand je pense à elle, le champ de conscience s’altère, réveillant ce qui reste d’elle. Une remise en cause de mon mode d’itinérance vélo s’impose. Plus je vieillis et peine à suivre le rythme des copains plus jeunes, plus je me fais du mal et moins je profite.


Quel avenir pour L’expérience humaine, c’est presque me demander quel avenir pour la mémoire d’Isa.

Port la Nouvelle
Port la Nouvelle
Vendres
Vendres
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