Thierry CROUZET

Éloge de Thélyson Orélien

Tu étais présenté par ton éditeur canadien et ton éditeur français comme un nouveau génie de la littérature, les critiques, presque unanimes, t’ont élevé au pinacle, les jurés des prix littéraires t’ont promis les plus hautes récompenses, les lecteurs t’ont plébiscité en achetant ton livre par dizaines de milliers, et maintenant tous te tournent le dos parce que tu aurais écrit ton texte avec les IA.

Thélyson Orélien (JOEL SAGET/AFP)
Thélyson Orélien (JOEL SAGET/AFP)

Depuis le début, cette affaire est ridicule. Des universitaires désireux de défendre leur pré carré, opposés à l’usage de l’IA pour la rédaction des articles universitaire, t’ont d’abord dénoncé anonymement, un procédé digne des régimes autoritaires, avant de profiter de ta gloire naissante pour attirer la lumière sur eux.

Ils s’opposent à l’IA mais l’utilisent avec un certain talent, puisqu’ils t’ont attrapé grâce à elle. À leur suite, tes premiers panégyristes ont fait de toi un faussaire, te mettant au banc de la société, avec une violence qui n’a d’égale que leur enthousiasme initial. À ton crédit, tu ne laisses personne indifférent, surtout ceux que tu as ridiculisés dans leurs jugements.

Grâce à toi, nous avons découvert qu’il était licite de s’opposer aux IA rédactrices, mais pas aux IA juges. On aurait pu s’attendre au contraire, la littérature étant désormais un art secondaire, alors que la justice reste le dernier rempart de nos démocraties en danger. Accepter le tribunal des IA paraît beaucoup plus aventureux, surtout de la part des gens de lettres censés nous illuminer.

Désormais, ton éditeur évoque « des traces de balises d’IA dans les métadonnées de certains documents ». Il te lâche brutalement, avec une justification pour le moins oiseuse. Je me demande bien quelles métadonnées te trahissent. Tu aurais pu donner ton manuscrit à une IA pour le corriger et elle te l’aurait renvoyé au format Docx en glissant sa signature dans l’en-tête du fichier. Ça n’aurait en rien prouvé que tu as écrit avec les IA, juste que tu les as utilisées pour des services annexes, comme presque tous les humains de cette planète.

Tu dois être bien malheureux. Tu as craché que tu étais un plagiaire, que c’était impardonnable. Tu as bien fait d’avouer, parce que plagier, c’est en premier lieu un manque de respect pour celui que tu plagies, en deuxième, un manque de respect pour tes lecteurs, en troisième, pour toi-même. Vraiment pas beau. Tu as fait ton mea culpa. On peut te pardonner. Mais ton autre faute ne s’inscrit dans aucune tradition, elle n’est en rien biblique ni prohibée, seulement invoquée au nom d’une pureté artistique. On est dans le religieux.

Partout d’illustres spécialistes ont juré que ta prose transpirait l’IA. Quand j’ai lu ton premier paragraphe, j’ai aussi tiqué, parce que tu abuses des tricolons.

Un tricolon est une suite de trois membres consécutifs, comme dans « Veni, vidi, vici » de Jules César ou « Demandez, et l’on vous donnera ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira » dans l’Évangile selon Matthieu. Je retiens : ça sonne 1, 2, 3. Les IA produisent des tricolons à la tonne, avec gourmandise.

Mais pourquoi écrivent-elles de cette façon ? Quelques hypothèses :

  • Elles sont des machines à prédire le mot suivant. Après deux membres construits à l’identique, il suffit de prolonger.
  • Les corpus d’entraînement contiennent des tricolons, un truc de rhétorique pour paraître équilibré et soigné. Le rythme ternaire donne une impression de complétude et de maîtrise. Ça ne coûte pas cher.
  • Ajouter mécaniquement des adjectifs, des compléments ou des subordonnées qui répètent la même chose est une façon de masquer l’absence de contenu ; aller au-delà de trois serait exagéré.

Pour mieux analyser ton premier paragraphe, j’utilise la fonction Structure de Finition, qui encode de façon schématique le texte.

1/ Je vous jure, ce jour-là, j’ai ri.

SUJET VERBE (1), COMPLÉMENT (2), SUJET VERBE (3).

2/ Oui, moi, Jonas Dorléon, fils de Marthe la couturière et de Dieudonné le pêcheur fainéant, né à Carrefour-Feuilles, élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique, j’ai ri comme un idiot, un imbécile fini, un fou à l’élastique trop tendu.

NOM (1), NOM (2), NOM (3), COMPLÉMENT (1), COMPLÉMENT (2), COMPLÉMENT (3), SUJET VERBE COMPLÉMENT (1), COMPLÉMENT (2), COMPLÉMENT (3).

Un des compléments est lui-même en tricolon : « élevé au goût du sel, du rhum clair et de l’école publique ».

3/ Pas un rire joyeux ni même un rire nerveux comme celui qu’on pousse quand on évite une bouse de vache dans la rue.

NOM COMPLÉMENT.

Pas un tricolon, mais une structure fréquente dans la prose générative : (PAS) (NI).

4/ Un rire sec, maigre, tordu comme un arbre qui a grandi dans une ruelle sans soleil.

NOM COMPLÉMENT (1), COMPLÉMENT (2), COMPLÉMENT (3).

On a célébré ta prose, mais tu abuses des « comme », tu nous en balances des brouettes.

5/ J’ai ri pendant que ma maison flambait, pendant que la voisine lançait des seaux d’eau dans le vide, pendant que les petits criaient « Manman ! », comme si leur mère avait le pouvoir d’arrêter les balles qui fusaient tout autour.

SUJET VERBE pendant SUBORDONNÉE (1), pendant SUBORDONNÉE (2), pendant SUBORDONNÉE (3), comme SUBORDONNÉE.

6/ J’ai ri, parce que je savais que, si je ne riais pas, j’allais hurler, me pisser dessus, ou courir droit vers une balle, pour en finir une fois pour toutes.

SUJET VERBE, parce SUBORDONNÉE, si SUBORDONNÉE, SUJET VERBE, SUJET VERBE COMPLÉMENT, VERBE COMPLÉMENT, pour SUBORDONNÉE.

Encore une structure en opposition classique chez les IA.

7/ Et j’étais trop lâche pour mourir dignement.

SUJET VERBE COMPLÉMENT.

C’est le paragraphe le plus chargé en tricolons du roman, aussi un des paragraphes aux phrases les plus longues, comme pour impressionner le lecteur qui débarque. J’aurais pu dire que j’avais la preuve de la supercherie, sauf que dans la suite, tu n’utilises pas plus de tricolons que tes contemporains, et moins que les classiques. J’ai soumis ton texte à des centaines de mesures statistiques et il ne se différencie en rien dans mon corpus de référence.

J’ai envie de te célébrer, au cas où tu aurais écrit ton roman avec les IA, comme les lecteurs te célèbrent en continuant à acheter ton bouquin, au grand mépris de l’intelligentsia parisienne. Bravo, tu as trompé ton monde, tu as peut-être montré que les IA pouvaient être d’extraordinaires assistantes littéraires, qu’elles pouvaient stimuler la créativité, même chez un auteur qui n’est pas un spécialiste des belles lettres.

Tu ouvres des perspectives à tous ceux qui rêvent d’écrire et n’y parviennent pas, faute de technique ou de persévérance. Demain, on te regardera comme un pionnier. Tes détracteurs poussiéreux seront tous oubliés qu’on se souviendra encore de toi.

J’ai une prière à te soumettre. Si tu as écrit avec les IA, explique-nous ta méthode. C’est dans la maîtrise des outils d’aujourd’hui que tu es un caïd. Tu déclares : « Le livre a été écrit par moi, ce n’est pas comme si c’est l’IA qui l’a écrit. » Tu ajoutes : « présentement je ne pense pas que ma parole vaille quelque chose. » Au contraire, tu as beaucoup à nous apprendre.

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