Les anti-IA, chacun avec leurs raisons que j’ai déjà listées, me tombent souvent dessus. Ils critiquent « mes ambiguïtés ». Je profite d’une charge d’Arthur Perret qui m’accuse d’« inconséquences », lui-même n’étant pas le pire des anti-IA, pour leur répondre une bonne fois pour toutes.

Je commence par une histoire. Isa était une activiste climatique, persuadée que nous pouvions enrayer les dérèglements écologiques par un sursaut individuel. Il y a vingt ans, nous avons changé de vie, réduit nos dépenses, renoncé aux cadeaux à Noël et limité nos voyages en train, sauf pour notre année en Floride. En 2007, nous avons installé des panneaux solaires et une pompe à chaleur. Notre maison est grande, mais elle consomme moins d’énergie que beaucoup d’appartements. Surtout, nous avons décidé de gagner moins, de réduire la voilure et notre impact écologique. Nous n’étions pas exemplaires, mais droits dans nos bottes. Nous menions des vies aussi sobres que possible et nous en étions heureux, sans le moindre sentiment d’avoir perdu au change.
Puis le cancer est arrivé. Nous n’avons jamais su combien la Sécurité sociale avait dépensé pour tenter de sauver Isa, mais une estimation rapide par les IA chiffre l’empreinte carbone de son traitement à 25 tonnes de CO2, soit trois fois plus que ce qu’un Français dépense en moyenne par an, et quatre fois notre empreinte annuelle individuelle. Mais Isa est morte vite, alors la biosphère y a gagné : elle aurait pu vivre quarante ans de plus.
Le problème n’est pas l’empreinte carbone du traitement, mais ce qui se passait en nous. S’il avait fallu émettre 100 tonnes, nous l’aurions fait, nous étions prêts à tout, à 200 tonnes, à 300 tonnes. Et la question devient : entre votre vie et l’écologie, que choisirez-vous ? Nous aurions aimé choisir la vie, nous étions prêts à choisir la vie, quoi qu’il en coûte. Si une IA révolutionnaire avait proposé une solution thérapeutique, nous l’aurions acceptée à n’importe quel prix, sans aller jusqu’à accepter le vol d’organes ou d’autres atrocités, faut pas exagérer.
Vous qui bannissez, ou croyez bannir l’IA, qu’auriez-vous fait à notre place, et surtout à la place d’Isa ? Les meilleures résolutions se heurtent souvent au principe de réalité. Alors, quand on me donne des leçons depuis des positions théoriques, j’ai envie de hurler. Vous serez peut-être les premiers à vous jeter sur les IA pour sauver votre peau. À demander des IRM 3D et leur analyse par les IA. À suivre des traitements conçus par les IA. Depuis votre canapé Ikea, vous pouvez défendre des idées, mais la vie n’est pas théorique, elle est choix, arbitrages, sacrifices, souffrances et mort.
Ne me dites pas que l’IA est acceptable pour la médecine, mais pas pour coder ou écrire ? Cette segmentation n’a aucun sens. Il ne peut y avoir de progrès dans une application de l’IA sans progrès simultanés dans les autres : elles s’enrichissent mutuellement. C’est malheureusement souvent ainsi : la médecine nucléaire a progressé en même temps que les armes atomiques. Vous voudriez quoi ? J’ai bien compris. Vous demandez aux écrivains, musiciens, plasticiens, cinéastes, mathématiciens, informaticiens et à tous les expérimentateurs de tirer les conséquences des dommages occasionnés par leurs pratiques.
Cette demande est légitime. Je ne cesse de m’y plier, par exemple, quand je renonce à publier le modèle neuronal et les dictionnaires d’Antidote que j’ai extraits avec REA. J’en tire aussi deux conséquences politiques : la nécessaire adoption du revenu de base, et le non moins nécessaire développement du libre dans tous les domaines, ce que j’appelle la transparence, la documentation à ciel ouvert, parce qu’il me semble avoir le droit de savoir comment ça marche, comment c’est fait, comment c’est écrit. Voilà le but de la transparence, ce n’est pas une façon de se protéger contre les imbéciles, encore moins contre les inquisiteurs.
Mais vous tirez vos propres conséquences : renoncer à l’IA serait notre seule porte de salut, comme si toute appropriation critique d’un outil était vaine, comme si l’IA ne pouvait avoir de conséquences positives, une évolution pour vous impensable. Vous manquez d’imagination, tristes sires. Croyez-vous que notre travail n’a aucune importance ? Croyez-vous que les outils anciens suffisent ? Moi, pas. Les artistes avancent, comme les scientifiques, ils explorent, et vous voudriez leur fermer les nouvelles frontières. Vous me fichez la trouille avec vos bonnes intentions. Renoncer revient à s’enfermer dans un dogmatisme délétère.
Je suis encore vivant, curieux, et je ne réduirai pas le champ de ma curiosité à cause des inquisiteurs. Je n’ai pas de leçons à recevoir de vous. Je suis tout aussi informé que vous. Je connais le coût écologique de l’IA. Même si j’émettais 2 tonnes de CO2/ans avec le numérique, une surestimation même avec Codex à 100 €/mois utilisé à plein régime, mon bilan CO2/ans resterait inférieur aux 8,2 tonnes du Français moyen.
Je n’ai pas de scrupules écologiques à utiliser l’IA. C’est une question d’arbitrage. Je consomme peu, je suis quasi végétarien, je voyage à vélo, je minimise mon impact numérique, j’utilise les IA. Si demain, collectivement, nous réduisons notre impact, et j’espère que nous le réduirons, je vous promets de rester en avance sur la tendance générale, comme je le suis depuis plus de vingt ans. Mais si je tombe malade ou si l’un de mes proches tombe malade, je jetterai à la poubelle mes convictions écologiques, parce que la vie vaut plus que tout, et la plupart des gens pensent comme moi. Je ne crois plus que nous réglerons la crise écologique par un sursaut individualiste. J’ai aussi perdu mes illusions sur la politique. Je ne crois plus qu’à la possibilité d’inventer des avenirs positifs, d’en faire nos objectifs et de les construire ensemble pour vivre heureux. Je ne pense pas que nous construirons ces avenirs sans technologie. Je suis un solarpunk. Si je m’interdisais d’expérimenter avec les IA, je limiterais mon imaginaire et ma capacité d’invention. Ce serait contre-productif. Je crois en notre capacité à inventer des IA durables. Je crois en nous, voilà le cœur de mon éthique. J’ai des enfants, je crois en eux, en leur génération.
Je défends mon droit à la curiosité, mon droit de combattre mes adversaires politiques avec leurs armes, mon droit d’écrire à l’ancienne, et ça j’y tiens, parce qu’écrire est ma vie, autant que mon droit d’utiliser les IA pour me mettre à l’épreuve, me corriger, me stimuler. Parfois, mon enthousiasme me fait oublier mon militantisme et je ne m’en porte pas plus mal.
Les IA ne sont pas très jolies quand on leur ouvre le ventre : il y a eu des pillages, du travail sous-payé en Inde ou ailleurs, il y aura de la casse sociale, mais vous comparez à quoi, à quel monde idéal où ces catastrophes n’existent pas ? Les gens s’entretuent en Ukraine, à Gaza, en Iran, au Soudan, en RDC, demain ailleurs. Des gens bossent dans l’industrie de l’armement, d’autres vendent des pesticides, d’autres les épandent dans les champs. Vous croyez que si nous arrêtions de développer les IA, le monde se porterait mieux ? Il allait mieux avant ? Spécialistes de la divination, vous prédisez qu’avec l’IA ce sera pire que sans elle. Vous êtes persuadés que, si nous cessions tous d’utiliser l’IA, ce qui n’arrivera pas, il y aurait moins de casse sociale. Cette vérité vous tombe du ciel. Vous fantasmez un remède radical. Je n’ai pas de boule de cristal. Quand je regarde en arrière, ce n’est pas jojo. Ça me fiche la trouille. J’ai plus peur de mes semblables que des IA. J’ai plus peur de l’inquisition que des start-ups. Vous faites partie du problème.
Un verre cassé reste cassé. Je l’accepte, parce que si je ne l’acceptais pas, je ne devrais pas accepter les autres verres cassés et le monde deviendrait toxique, parce qu’il y a des crapules dans toutes nos généalogies et celles de tous les produits. Je tiens à chercher comment ne pas casser d’autres verres. Je ne me lamente pas sur le passé, c’est l’affaire des juges, pas du tribunal de l’inquisition. Il me semble que, collectivement, nous pouvons avancer, regarder devant, chercher des solutions pour limiter la casse.
Si nous avions combattu l’esclavage par le seul boycott des produits des esclavagistes, comme le sucre, il y aurait encore des esclaves. Nous avons surtout lutté juridiquement, philosophiquement, politiquement, pour éveiller les consciences. Seul cet éveil a rendu possible le boycott, insuffisant à lui seul. Votre inconséquence consiste à prôner des modes d’action sans effet à eux seuls. J’espère que les IA deviendront plus écologiques, plus éthiques, plus ouvertes, plus sociales. Beaucoup de gens y travaillent, et j’y contribue à ma façon, par mon usage des IA et mes textes à leur sujet, notamment cet article. Le monde ne s’est pas fait en un jour ni en sept : il évolue sans cesse. Vous êtes trop souvent des fixistes.
L’éthique ne se décrète pas, elle se gagne pas à pas, avec difficulté. Renoncer à utiliser les IA serait renoncer à s’attaquer aux questions nouvelles qu’elles posent. Attendre des jours meilleurs serait les attendre en vain. Des trucs ne vont pas dans l’IA, alors attaquons-nous au problème. Dénonçons, critiquons, exprimons nos désaccords, choisissons les solutions les plus en phase avec nos idées. Je ne cesse de dénoncer le technofascime. J’ai quitté les réseaux sociaux algorithmiques parce qu’ils tentaient de me laver le cerveau, une des stratégies du fascisme. Mais je ne vais pas baisser les armes sur les autres terrains tant que ma santé mentale ne sera pas en jeu. Ce serait déserter le champ de bataille, l’abandonner à des individus moins bien intentionnés que moi.
Bien sûr, la pente est glissante. Où commence et où s’arrête le technofascisme ? Pour moi, le capitalisme n’est pas synonyme de fascisme, même si, dans l’Histoire, des industriels ont presque systématiquement soutenu le fascisme. Musk me paraît technofasciste, je n’utilise aucun de ses produits, pas même ses IA. J’essaie de ne pas tout mélanger. Quand j’utilise ChatGPT ou Claude, je contribue au développement d’entreprises capitalistes, qui, comme presque toutes les entreprises capitalistes, nuisent au climat, exploitent parfois des employés sous-payés, mais je n’ai pas encore le sentiment de nuire à la démocratie et à nos libertés élémentaires, notamment à notre liberté de pensée. Ce moment viendra peut-être ; nous n’y sommes pas encore – pour vous, si, bien sûr, mais je vous laisse à vos peurs.
Quand les anti-IA sont en prime anticapitalistes, ça ne simplifie rien, surtout quand ils ont commencé par être anticapitalistes et que leur opposition de principe à l’IA les empêche de chercher à comprendre ce qui se joue. Ils se contentent de répéter des lieux communs. J’ai bien le droit de connaître les nuisances des IA, de ne cesser d’en parler et de les utiliser malgré tout, parce qu’il serait inconscient de ma part de laisser ce truc uniquement entre des mains dangereuses. Est-ce que ça me rend dangereux ? Je ne crois pas.
Je me méfie des extrémistes, autant des adorateurs de l’IA que de ses détracteurs. Je navigue dans des eaux troubles pour vulgariser, expliquer, expérimenter. Je joue dans le bac à sable, j’y simule des mondes possibles, comme les enfants qui construisent des châteaux, des routes et des ponts. J’ai toujours été opposé aux politiques prompts à sortir des mesures de leur chapeau, sans les avoir testées localement. Les inquisiteurs ont leur chapeau plein de solutions magiques. Parler de l’IA suppose de jouer avec les IA. Ça coûte à la planète, mais qu’est-ce qui ne coûte pas ? J’en reviens toujours à la nécessité d’arbitrer, de considérer une vie dans son intégralité. En isoler une seule dimension, indépendamment des autres, relève de la mauvaise foi intellectuelle. Seul compte le bilan global. Les inquisiteurs se gardent souvent de nous livrer le leur.
Pourquoi être toujours négatifs, prendre un fait d’aujourd’hui et croire qu’il sera identique demain, juste multiplié par dix, par cent ? Vous n’êtes que des prophètes de mauvais augure. Le coût des requêtes IA ne cesse de baisser. Je viens de lire un article qui explique comment les datacenters produiront de l’eau douce en utilisant leur excès thermique pour désaliéner l’eau saumâtre. Je ne suis pas un irréductible techno-optimiste, mais j’ouvre les yeux, je m’intéresse au monde et aux inventions de mes contemporains. Je doute davantage de notre bonne foi, de notre éthique individuelle que de notre génie.
Tuer la joie comme vous le faites sans cesse, c’est la meilleure façon de détruire le monde. Et nous manquons de joie, d’enthousiasme, d’énergie positive et constructive. Je manquerais de cohérence. Et vous, à tirer la couverture à vous, à toujours faire un pas en arrière, vous seriez cohérents ? Vous croyez que nous avons besoin d’appuyer sans cesse sur le frein pour avancer vers des lendemains qui chantent ? Vous croyez que nous avons besoin de vos solutions miracles nées dans vos cerveaux fiévreux ?
Je crois au pouvoir des histoires. Si les IA me permettent d’écrire de plus belles histoires, ce qui reste à prouver, je les utiliserai jusqu’à trouver des réponses. Je suis un expérimentateur, pas un entrepreneur. Je vis pour raconter, non pour m’enrichir. Je ne vais pas me laisser castrer par l’inquisition bien-pensante, qu’elle soit écologique, anticapitaliste ou littéraire.
Avec l’affaire Orélien, la même histoire se rejoue sur une autre pente : mêmes arguments avancés au nom d’une pureté, d’une orthodoxie, de règles fixées par je ne sais quels prophètes messianiques, auxquelles il ne faudrait pas déroger. J’emmerde les règles, j’emmerde les inscriptions aux frontons des temples, j’aspire à des visions neuves et, dans la mesure de mes moyens, avec mes outils, mon éthique, j’avance tant bien que mal dans cette direction. Une certitude : je mesure les conséquences de mes choix, au moins autant que vous, peut-être plus que vous.
PS : Pendant l’écriture de cet article, j’ai développé un plugin Obsidian pour faciliter la génération de livres aux formats PDF et ePub. J’aurais dû renoncer ?